CAN tous les quatre ans: «Un suicide économique sans garanties», alerte un ex-dirigeant de la CAF

Cérémonie d'ouverture de la CAN 2025

Le 09/02/2026 à 10h53

La question n’est pas nouvelle. Mais elle n’a jamais été posée avec autant d’insistance, ni avec des conséquences aussi lourdes. La Coupe d’Afrique des nations doit-elle abandonner son rythme biennal pour s’aligner sur un cycle quadriennal? Derrière ce débat en apparence technique se joue bien davantage qu’un simple ajustement de calendrier. C’est tout l’équilibre économique, sportif et institutionnel du football africain qui vacille.

Simple pression ancienne ou décision stratégique, une CAN qui passerait de deux à quatre ans marquerait un tournant majeur. Acteur légitime pour donner un avis éclairé, Junior Binyam, ancien responsable de la communication et chef de cabinet du secrétaire général de la Confédération africaine de football, fixe le cadre avec une précision froide. « Sur la faisabilité, le débat ne se pose pas, tranche-t-il. Si la CAN peut se jouer tous les deux ans, elle peut aussi se jouer tous les quatre ans.»

Mais l’essentiel n’est pas là. « La vraie question est celle du fondement de cette décision. Existe-t-il une étude démontrant que ce passage à quatre ans permettrait à la CAF de générer davantage de ressources?»

Cette interrogation, répétée comme un leitmotiv, traverse aujourd’hui l’ensemble des sphères du football africain. Et pour cause: le risque d’un glissement entre les intérêts du football africain et ceux du football mondial est bien réel.

Depuis plusieurs années, une pression diffuse mais persistante s’exerce autour de la CAN. Une «petite musique», pour reprendre l’expression souvent entendue dans les couloirs du football mondial, appelant à une rationalisation du calendrier international. Officiellement, l’argument est connu: soulager les clubs européens, pénalisés par une compétition disputée en pleine saison hivernale.

Dans les faits, cette orientation dépasse largement le cadre sportif. Elle s’inscrit dans une recomposition plus large des rapports de force au sein de la gouvernance mondiale du football. Le véritable basculement intervient à partir de 2017, au moment où la CAF connaît une reconfiguration institutionnelle profonde. Fort de cette nouvelle donne, le président de la FIFA commence alors à évoquer publiquement l’idée d’un passage de la CAN à un rythme quadriennal.

Cette proposition ne vient ni des fédérations africaines, ni d’un débat stratégique interne structuré. Elle s’impose progressivement, portée par des intérêts extérieurs au continent. «Je refuse de croire que cette décision soit uniquement la conséquence du diktat des clubs européens, nuance toutefois Junior Binyam. Mais il est évident que l’objectif est un alignement sur l’été européen.»

Une compétition historiquement vitale pour la CAF

Historiquement, la périodicité biennale de la CAN n’est pas le fruit du hasard. Elle répond à des impératifs économiques, structurels et sportifs. «Il faut rappeler qu’il y a une dizaine d’années, la CAN représentait environ 40% des revenus de la CAF, rappelle Junior Binyam. Et je ne suis pas certain que cette donnée ait fondamentalement changé.»

Au fil des années, cette dépendance s’est même accentuée au vu des enjeux qui gravitent désormais autour du football. Aujourd’hui, la CAN génère près de 80% des ressources liées aux événements organisés par la CAF. Les droits télévisés et commerciaux qu’elle produit ne financent pas uniquement la compétition reine, mais l’ensemble de l’écosystème: compétitions masculines et féminines, seniors et jeunes, programmes de développement et structuration fédérale.

Les contrats conclus autour de la CAN englobent l’ensemble des tournois continentaux. Ils imposent aux diffuseurs une couverture globale, conditionnée à la régularité de l’événement.

Un risque de fragilisation économique majeur

En espaçant la compétition à quatre ans, la CAF s’expose à une fragilisation mécanique de ses ressources. «Un passage à quatre ans pourrait apparaître comme un suicide économique s’il n’est pas adossé à des sources de revenus alternatives clairement identifiées », avertit Binyam. Or, à ce stade, ces alternatives demeurent floues.

L’équation est implacable. «Passer à quatre ans signifie mécaniquement que ce que la CAN rapporte aujourd’hui doit être multiplié par deux, explique Junior Binyam. Si elle génère dix lorsqu’elle a lieu tous les deux ans, elle devra en générer vingt lorsqu’elle se tiendra tous les quatre ans.»

Peut-on raisonnablement anticiper une telle progression? L’ancien dirigeant de la CAF en doute ouvertement: « Je n’ai pas conduit d’étude sur le sujet, mais j’ai de sérieux doutes sur la capacité à doubler presque mécaniquement les recettes du football africain simplement en modifiant la périodicité de la CAN.»

Le merchandising, souvent évoqué comme levier de croissance, ne saurait à lui seul compenser un tel écart. Quant aux nouvelles compétitions annoncées, elles peinent à convaincre.

La Ligue des nations africaine a été votée. Sur le papier, elle pourrait constituer un outil de compensation financière. Dans les faits, elle reste une promesse. «Si l’on me présente une étude démontrant que cette compétition permettra de compenser le manque à gagner induit par le passage à quatre ans, le débat est clos, concède Binyam. Mais pour l’instant, personne n’explique comment elle sera organisée, financée ou structurée.»

Le parallèle avec l’African Super League est dans tous les esprits. Annoncée avec emphase, portée par des chiffres spectaculaires, elle n’a connu qu’une édition avant de sombrer dans le silence. « Puis plus rien, résume Binyam. Projet abandonné.»

Des conséquences sportives profondes

Au-delà de la périodicité, le retour éventuel de la CAN aux années paires pose une autre difficulté majeure. «On ne peut pas dissocier le passage à quatre ans de la question de l’alignement calendaire», insiste Junior Binyam.

Revenir aux années paires, c’est replacer la CAN en concurrence directe avec les plus grandes compétitions mondiales. En juin-juillet, elle ferait face au Championnat d’Europe. En juillet-août, aux Jeux olympiques.

«Peut-on raisonnablement penser qu’un diffuseur européen donnera la priorité à un match de la CAN plutôt qu’à un match de l’Euro?», interroge Binyam. «J’en doute fortement.»

L’Afrique partage largement les mêmes fuseaux horaires que l’Europe. Cette proximité, souvent présentée comme un avantage, devient ici un handicap majeur. Les mêmes diffuseurs, les mêmes annonceurs, les mêmes grilles de programmation. Et une concurrence perdue d’avance.

Les conséquences ne sont pas uniquement financières. Elles touchent directement au développement du football africain. Pour de nombreuses nations émergentes, la CAN constitue une opportunité rare de progression sportive, de structuration fédérale et de visibilité internationale. Réduire la fréquence de la compétition signifie, pour certaines sélections, attendre huit, voire douze ans pour participer à une phase finale. Un ralentissement brutal de la dynamique sportive, mais aussi économique et institutionnelle.

À cela s’ajoute la marginalisation progressive des compétitions dédiées aux joueurs évoluant sur le continent. Pour Binyam,

«la disparition du Championnat d’Afrique des nations prive ces profils d’une vitrine essentielle, renforçant mécaniquement la domination des joueurs évoluant en Europe et des binationaux.»

Une gouvernance qui interroge

La méthode interroge autant que le fond, selon l’ancien responsable de la CAF. «Une décision d’une telle portée aurait dû faire l’objet d’un débat approfondi et d’une validation formelle par l’assemblée générale de la CAF.» Or, elle a été annoncée de manière unilatérale, sans véritable concertation.

Pour Binyam, cette verticalité renforce le sentiment d’un affaiblissement de la gouvernance collective et révèle une culture institutionnelle marquée par la discipline politique, la crainte des représailles et une dépendance structurelle vis-à-vis des instances supérieures.

«Je veux croire que les membres du comité exécutif ont mûrement réfléchi, confie Junior Binyam. Car il en va de l’avenir même de la CAF.»

L’inquiétude est désormais palpable. «Je crains que cette orientation ne marque le début d’une période délicate, voire le commencement du déclin de la CAF comme organisation autonome, alerte Binyam. Sauf si elle choisit de fonctionner essentiellement sous perfusion des subventions de la FIFA.»

Un scénario que beaucoup redoutent. «De nombreux acteurs ont œuvré pendant des années pour garantir à la CAF une véritable autonomie financière, rappelle-t-il. Il serait dommage qu’elle se retrouve aujourd’hui dans la même situation que certaines associations membres, dépendantes quasi exclusivement des aides de la FIFA.»

Une bataille de souveraineté

Au fond, le débat dépasse largement la périodicité d’une compétition. Il interroge la capacité du football africain à défendre une vision autonome, à préserver ses ressources, à garantir l’équité sportive et à affirmer une gouvernance indépendante.

À l’heure où les décisions s’enchaînent, une question demeure, lancinante, presque obsédante: «La CAF aura-t-elle toujours les moyens de financer sa politique et ses ambitions?», interroge Junior Binyam.

Pour l’instant, la réponse reste suspendue au calendrier, plus qu’une bataille de dates, une bataille de souveraineté.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 09/02/2026 à 10h53