Pourquoi la FIFA refuse toute ingérence des États dans les fédérations nationales?

Patrice Motsepe et Gianni Infantino lors du tirage au sort de la Coupe du monde des clubs au complexe Mohammed VI à Salé en 2023.

Le 05/01/2026 à 13h15

Ils construisent les stades, paient les sélections et financent les fédérations, mais n’ont pas le droit d’en tenir le gouvernail. Du Kenya au Congo-Brazzaville, du Zimbabwe au Gabon, la FIFA multiplie les suspensions contre des États africains accusés d’ingérence politique dans le football. Un bras de fer où souveraineté nationale, argent public et règles du jeu mondial s’entrechoquent, plongeant le ballon africain dans une crise institutionnelle sans précédent.

Pour les acteurs du sport, ce bras de fer permanent incarne un paradoxe majeur: le gouvernement finance souvent le football, mais ne peut en influencer directement la gouvernance sans risquer des sanctions sévères. Cette tension, régulièrement traduite en suspensions, illustre une crise politique profonde- où l’autonomie sportive se heurte aux réalités institutionnelles et identitaires des États africains et au centre du débat se trouve un pilier des Statuts de la FIFA celle de l’indépendance des associations membres vis-à-vis du pouvoir politique.

Selon ces règles, notamment les articles 14 et 19, toute interférence gouvernementale dans une fédération constitue une violation grave pouvant aboutir à une suspension de l’association et de toutes ses équipes. Une épine au pied pour de nombreux gouvernements qui tentent d’imposer leur règles, malgré l’épée de Damoclès de la FIFA

L’objectif affiché par l’instance mondiale est de préserver l’intégrité du jeu et d’assurer que les décisions sportives relèvent des organes représentatifs du football, et non du politique. Mais dans un continent où le sport est souvent perçu comme un vecteur d’identité nationale, cet impératif juridique entre parfois en conflit avec les attentes politiques de résultats et de représentativité.

Le dernier épisode en date porte le sceau de l’émoi où le gouvernement gabonais a annoncé début janvier 2026 la suspension de l’équipe nationale après la cuisante élimination des Panthères dès la phase de groupes de la CAN 2025.

La décision prise au lendemain de l’élimination des Panthères à la CAN 2025 par le président Brice Clotaire Oligui Nguema relayée par les médias locaux et actée par le ministre des Sports annonçant la dissolution du staff technique, la suspension provisoire de la sélection nationale et l’exclusion de cadres historiques tels que Pierre-Emerick Aubameyang et Bruno Ecuele Manga a provoqué la stupeur dans le pays.

Officiellement, cette mesure vise à restaurer la rigueur et l’ambition du football gabonais après une performance jugée «catastrophique». Mais du point de vue du droit sportif international, ce geste constitue une interférence directe du gouvernement dans la gestion du football national, précisément ce que la FIFA s’attache à éviter.

Comme l’expliquent plusieurs analystes juridiques, aucun gouvernement ne possède juridiquement le pouvoir de suspendre son équipe nationale ou de dissoudre une fédération sans déclencher potentiellement des sanctions de la part de la FIFA- un risque désormais bien réel pour Libreville.

Un long catalogue de conflits: Kenya, Zimbabwe, Congo, et d’autres

Le Gabon n’est pas un cas isolé. Depuis les années 2000, plusieurs fédérations africaines ont été suspendues par la FIFA pour des ingérences gouvernementales, illustrant un véritable cycle de tensions entre États et instances sportives.

Le football kényan a été l’un des premiers exemples. Dès 2004, la FIFA avait suspendu la Fédération kényane en raison de l’implication directe du ministère des Sports dans la nomination d’un comité de transition. Et en 2006, puis en 2022, lorsqu’un comité de tutelle a été imposé au détriment du comité exécutif élu, le gouvernement a dû faire marche arrière sous peine de laisser le pays coupé de toute activité internationale durant des mois.

En février 2022, la FIFA a suspendu la Fédération zimbabwéenne (ZIFA) après que le gouvernement eut suspendu le comité exécutif et nommé une commission dirigée par la Sports and Recreation Commission (SRC). L’impact fut sévère, le pays a dû renoncer à plusieurs compétitions dont des matches officiels, avant que la suspension ne soit levée après la restauration de l’autonomie de la fédération.

Plus récemment, la Fédération congolaise de football (FECOFOOT) a été suspendue en février 2025 pour une ingérence considérée grave, résultant de décisions politiques et judiciaires ayant placé le contrôle de la fédération sous influence externe.

La FIFA a exigé la restitution du contrôle des locaux, des comptes bancaires et des décisions administratives à la fédération légitime, avant de lever la suspension en mai 2025.

Aujourd’hui, le football africain vit le paradoxe d’un sport financé par l’État mais régulé par une entité internationale. Cette série de conflits met crûment en lumière un dilemme difficile à embrasser pour de nombreux gouvernements africains: ils financent massivement le football national- infrastructures, écoles de formation, primes, stades- mais ne peuvent en dicter la gouvernance sans s’exposer à la colère de l’instance mondiale.

Cette dépendance financière se heurte à une règle qui peut sembler théorique où l’autonomie «pure» des fédérations vis-à-vis de tout tiers extérieur. Pour des ministres des Sports confrontés à des crises, à l’opinion publique hostile, ou à des résultats internationaux décevants, cette limitation est ressentie comme une contrainte injuste.

«Nous investissons dans le football, nous portons financièrement nos fédérations, mais nous ne pouvons, en cas de crise, faire entendre notre voix», confiait récemment un ministre des Sports africain sous couvert d’anonymat, résumant la frustration croissante au sommet des États.

Quand le politique rattrape le sportif

Sur le continent, le football n’est pas qu’un jeu mais une question d’identité, de fierté nationale, de diplomatie et d’image publique.

D’ailleurs, dans des pays confrontés à des défis économiques et sociaux majeurs, une défaite en compétition internationale prend immédiatement une dimension politique. Des résultats médiocres peuvent déclencher opprobre, manifestation de l’opinion publique et pression politique, poussant parfois les autorités à intervenir. C’est précisément ce qui s’est produit au Gabon, avec une décision gouvernementale radicale, dénoncée par des spécialistes du droit sportif comme incompatible avec les Statuts de la FIFA.

Pour la FIFA, ces règles ne sont pas des lubies bureaucratiques, elles sont conçues pour protéger les fédérations des ingérences politiques, garantir l’élection libre de dirigeants, assurer la continuité des compétitions et maintenir une compétition équitable entre États membres.

Dans son soucis d’impartialité, la FIFA rappelle régulièrement que les fédérations doivent gérer leurs affaires internes sans interférence de tiers, y compris l’État, un principe qui s’étend jusqu’aux élections internes et à la liberté des clubs de fonctionner dans un cadre démocratique. Une situation qui intervient alors que ces tensions continuent d’éclater sur la scène africaine où certaines voix appellent à une réforme du modèle de gouvernance sportive international. Selon des experts, la dépendance financière des fédérations envers les pouvoirs publics devrait être réévaluée, afin de réduire les risques d’ingérences perçues par l’instance internationale de football.

D’autres estiment qu’il est temps d’élaborer un cadre de coopération plus nuancé entre gouvernements et instances sportives, intégrant à la fois l’application des principes d’autonomie et la réalité des contextes africains.

Ce bras de fer entre la FIFA et plusieurs États africains — du Kenya à la République du Congo, en passant par le Zimbabwe, le Gabon ou encore des avertissements au Nigeria — raconte une histoire plus vaste que le simple respect d’un règlement. Il illustre la quête d’un équilibre fragile entre l’ambition sportive des nations et la nécessité d’un cadre institutionnel global, qui protège les fédérations des ingérences extérieures tout en reconnaissant les réalités politiques de leurs pays d’origine.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 05/01/2026 à 13h15