Interdits par l’UE, exportés vers l’Afrique: les pesticides, ces serial killers qui courent dans la nature

Les pesticides le plus souvent chimiques, sont utilisées pour tuer des organismes vivants ou animaux considérés comme nuisibles pour les cultures.

Le 14/01/2026 à 11h27

Selon une enquête conjointe menée par Public Eye et Unearthed, l’Union européenne a exporté près de 122.000 tonnes de pesticides dont l’utilisation est prohibée sur son propre territoire. Parmi eux, figurent 44 pesticides extrêmement dangereux, également interdits dans l’UE, mais toujours expédiés vers l’Afrique.

Dans un champ kenyan, un ouvrier agricole décrit sa routine avec une sobriété désarmante «On mélange les produits chimiques et on voit ce qui se passe. On pulvérise et ensuite on s’en remet à Dieu.» Ce témoignage, recueilli par l’organisation à but non lucratif Swedwatch, résume à lui seul la réalité quotidienne de milliers de travailleurs exposés à des substances que l’Union européenne juge pourtant trop dangereuses pour ses propres citoyens.

Cette dissonance réglementaire est au cœur du rapport «Poison for Profit – The Cost of EU Double Standards on Biodiversity, Human Health and Livelihoods». L’enquête met en lumière un paradoxe structurel: des pesticides interdits d’usage au sein de l’UE pour leurs effets avérés sur la santé humaine et l’environnement continuent d’être produits sur son sol, puis exportés légalement vers des pays à revenu faible ou intermédiaire.

Les chiffres consolidés pour l’année 2024 confirment l’ampleur du phénomène. Selon une enquête conjointe menée par Public Eye et Unearthed, l’Union européenne a exporté près de 122.000 tonnes de pesticides dont l’utilisation est prohibée sur son propre territoire. Parmi eux, figurent 44 pesticides extrêmement dangereux, également interdits dans l’UE, mais toujours expédiés vers l’Afrique.

Rien qu’en 2024, près de 9.000 tonnes de ces substances de haute toxicité devaient être destinées au continent africain. Les documents administratifs obtenus au titre des lois sur la liberté d’information montrent que ces flux concernent notamment l’Afrique du Sud, le Kenya, la Côte d’Ivoire, le Soudan, le Maroc et la Tunisie. Les principaux pays exportateurs au sein de l’UE sont identifiés: l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas.

Ces produits, parfois interdits en Europe depuis plusieurs décennies, continuent ainsi de circuler vers des régions où les cadres réglementaires, les dispositifs de protection des travailleurs et les systèmes de surveillance sanitaire restent plus fragiles.

Le rapport de Swedwatch s’appuie sur des témoignages directs de travailleurs agricoles et sur les constats de professionnels de santé locaux. Les symptômes rapportés couvrent un spectre large: irritations cutanées et oculaires, troubles respiratoires, intoxications aiguës, parfois mortelles. Dans plusieurs régions agricoles, des médecins signalent également une augmentation des cas de cancers, sans que des études épidémiologiques exhaustives puissent encore établir de lien causal formel.

IndicateurValeurPérimètre / Signification
Exportations totales de pesticides de l’UE714 000 tonnesVolume exporté hors UE en 2022
Valeur des exportations de pesticides de l’UE6,6 milliards €Valeur marchande des exportations de pesticides de l’UE (2022)
Pesticides interdits dans l’UE mais exportés122 000 tonnesVolume de substances interdites sur le marché européen mais autorisées à l’export
Part de la Chine42 %Principale origine des pesticides importés au Kenya
Ingrédients actifs approuvés dans l’UE134Seulement ceux autorisés par la réglementation européenne
Ingrédients retirés ou fortement restreints dans l’UE77Jugés dangereux pour la santé ou l’environnement
Échantillons dépassant les normes UE11 %Sur 1 139 lots testés
Agriculteurs utilisant pesticides toxiques 50 %Substances affectant la reproduction
Agriculteurs sans aucun équipement de protection30 %Absence totale de PPE
Agriculteurs utilisant produits dangereux pour les abeilles70 %Enquête KOAN 2020
Utilisation mondiale de pesticides> 4 millions de tonnes/anVolume mondial annuel
Sols agricoles contaminés66 %Au moins un résidu de pesticide
Dépendance aux pollinisateurs75 % des culturesDépendance mondiale aux insectes pollinisateurs
Insectes menacés d’extinction40 %Revue scientifique 2019
Suicides liés aux HHP20 % du total mondialEstimation OMS

Au-delà de la santé humaine, les impacts environnementaux sont récurrents. Les agriculteurs évoquent la disparition progressive des abeilles et d’autres pollinisateurs, tandis que la contamination des sols et des ressources en eau est régulièrement signalée. Ces effets, précisément ceux qui ont motivé l’interdiction de ces substances en Europe, se manifestent ainsi ailleurs, déplacés géographiquement mais non éliminés.

Une chaîne de responsabilité partagée

Les entreprises agrochimiques européennes occupent une place centrale dans cette chaîne. Dès 2020, des ONG avaient révélé l’ampleur de ce commerce, citant des groupes majeurs comme Syngenta, Bayer ou BASF. Leur communication sectorielle est largement portée par Croplife International, qui défend une approche différenciée des usages agricoles.

Dans un communiqué publié en septembre 2020, l’organisation affirmait que certains pesticides, bien que non autorisés dans l’UE, resteraient «essentiels ailleurs dans le monde», au motif que les contextes agricoles, climatiques et phytosanitaires varient selon les régions. Cette ligne de défense continue de structurer l’argumentaire industriel: l’interdiction européenne ne serait pas, en soi, un indicateur universel de dangerosité ou d’inutilité.

Les ONG, à l’inverse, soulignent que l’asymétrie d’information, la faiblesse des contrôles et l’exposition directe des travailleurs rendent ces arguments difficilement soutenables sur le plan sanitaire et éthique.

Face à ces critiques, certains pays importateurs commencent à agir. En juin 2025, le Kenya a interdit 77 pesticides extrêmement dangereux et restreint l’usage de plus de 200 autres. Une décision saluée comme une étape importante pour la protection des populations et des écosystèmes, mais que Swedwatch juge insuffisante si elle n’est pas accompagnée d’une responsabilité accrue des pays exportateurs.

Au niveau européen, la position officielle reste inchangée. La Commission européenne n’a, à ce stade, pas présenté de texte interdisant explicitement l’exportation de pesticides bannis du marché intérieur. Selon l’Observatoire de l’Europe des entreprises, cette inertie s’explique en partie par l’intensité du lobbying industriel, dans un contexte où la compétitivité et les exportations chimiques sont de plus en plus mises en avant.

Un autre aspect du dossier renforce les inquiétudes: ces substances reviennent indirectement sur le marché européen. Les récoltes produites à l’aide de pesticides interdits dans l’UE mais autorisés ailleurs peuvent contenir des résidus, avant d’être exportées vers l’Europe. Les militants parlent depuis des années d’un «effet boomerang», sans que cela n’ait, pour l’instant, conduit à un durcissement réglementaire systémique.

Les enjeux économiques sont considérables. Les revenus générés par ce commerce constituent un frein majeur à toute interdiction d’exportation, comme le reconnaissent plusieurs observateurs du dossier. La promesse, formulée lors de la précédente législature européenne, de proposer un texte interdisant ces pratiques apparaît aujourd’hui de plus en plus hypothétique.

Les données publiées en décembre par l’Agence européenne des produits chimiques confirment cette tendance. En 2024, les exportations de produits chimiques soumis à des restrictions en tant que pesticides ont augmenté de 34% par rapport à 2023, après deux années consécutives de recul. Le chlorate, interdit d’usage phytosanitaire depuis 2010, représente à lui seul près d’un quart de cette hausse. Des substances actives, dont certains néonicotinoïdes connus pour leur toxicité envers les abeilles, figurent parmi les volumes exportés les plus importants.

La mobilisation de la société civile ne faiblit pas. Le mois dernier, à Bruxelles, une action symbolique a vu 75 cartons retournés devant la Commission européenne, chacun représentant une substance active interdite dans l’UE mais toujours exportée. L’initiative, portée par la Coalition pour mettre fin au commerce des pesticides toxiques, fédère plus de 600 organisations.

Des produits détruits, mais pas nécessairement retirés du marché

L’un des constats les plus marquants du rapport est le caractère partiellement inefficace des interceptions comme instrument de régulation globale. Les produits bloqués à l’entrée de l’Union européenne ne sont pas systématiquement retirés de la circulation. Les agriculteurs et les intermédiaires disposent de multiples canaux de réorientation des marchandises, vers d’autres marchés régionaux ou vers la consommation locale.

Certains producteurs continuent ainsi à vendre leurs récoltes à des courtiers opérant sous différentes raisons sociales ou à des marchés moins réglementés. D’autres écoulent les produits interceptés dans des pays voisins ou les réaffectent à l’alimentation animale, avec des effets indirects sur la chaîne alimentaire locale. Ce fonctionnement souligne les limites d’un système de contrôle centré exclusivement sur le point d’entrée du marché européen .

Au-delà des pertes économiques, le rapport documente les impacts sanitaires et environnementaux associés à l’usage intensif des pesticides en Afrique. Les enquêtes de terrain menées dans plusieurs comtés kényans font état de symptômes fréquents chez les travailleurs agricoles, allant des irritations cutanées aux troubles respiratoires. Les effets chroniques sont plus difficiles à quantifier, mais certaines régions agricoles présentent des taux de cancer particulièrement élevés. Dans le comté de Kirinyaga, un décès sur dix est attribué au cancer, selon les autorités locales citées par Swedwatch .

Sur le plan environnemental, les analyses de sols, d’eau et de produits alimentaires révèlent une contamination étendue. Des études menées sur des marchés locaux ont identifié jusqu’à vingt-cinq substances actives différentes sur des légumes couramment consommés, dont plus de la moitié étaient interdites dans l’Union européenne depuis plusieurs années. Dans certains cas, plus de 60 % des échantillons dépassaient les seuils maximaux de résidus fixés par les autorités kényanes elles-mêmes .

Face à l’accumulation de ces constats, le Kenya a engagé en juin 2025 une réforme majeure de sa politique des pesticides. Le ministère de l’griculture a annoncé le retrait du marché de soixante-dix-sept substances actives, la restriction de deux cent deux autres et la mise sous revue de cent cinquante et un produits supplémentaires. Cette décision s’appuie sur des critères de dangerosité sanitaire et environnementale identifiés par les autorités nationales et les organisations de la société civile .

Cette réforme constitue l’une des initiatives les plus ambitieuses du continent en matière de régulation des pesticides. Elle traduit une volonté affirmée de renforcer la protection des populations rurales et de l’environnement, tout en réduisant l’exposition aux substances les plus dangereuses. Le Kenya a également appelé à une harmonisation régionale des règles au sein du Common Market for Eastern and Southern Africa, afin de limiter les phénomènes de dumping réglementaire et de contrebande transfrontalière .

Malgré ces avancées, le rapport souligne les défis persistants auxquels sont confrontés les États africains. Les capacités de contrôle, de surveillance et de collecte de données restent limitées. L’absence de statistiques nationales exhaustives sur la contamination environnementale et les impacts sanitaires entrave l’élaboration de politiques fondées sur des preuves robustes. Par ailleurs, la mise en œuvre effective des interdictions dépend de moyens administratifs et financiers souvent insuffisants .

À ces contraintes internes s’ajoute un cadre international peu contraignant. Moins de 4% des pesticides utilisés dans le monde sont couverts par des conventions internationales juridiquement contraignantes. Les normes de diligence raisonnable en matière de droits humains et d’environnement, bien que reconnues par les Nations unies et l’OCDE, reposent encore largement sur des engagements volontaires.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 14/01/2026 à 11h27