Dans un champ kenyan, un ouvrier agricole décrit sa routine avec une sobriété désarmante «On mélange les produits chimiques et on voit ce qui se passe. On pulvérise et ensuite on s’en remet à Dieu.» Ce témoignage, recueilli par l’organisation à but non lucratif Swedwatch, résume à lui seul la réalité quotidienne de milliers de travailleurs exposés à des substances que l’Union européenne juge pourtant trop dangereuses pour ses propres citoyens.
Cette dissonance réglementaire est au cœur du rapport «Poison for Profit – The Cost of EU Double Standards on Biodiversity, Human Health and Livelihoods». L’enquête met en lumière un paradoxe structurel: des pesticides interdits d’usage au sein de l’UE pour leurs effets avérés sur la santé humaine et l’environnement continuent d’être produits sur son sol, puis exportés légalement vers des pays à revenu faible ou intermédiaire.
Les chiffres consolidés pour l’année 2024 confirment l’ampleur du phénomène. Selon une enquête conjointe menée par Public Eye et Unearthed, l’Union européenne a exporté près de 122.000 tonnes de pesticides dont l’utilisation est prohibée sur son propre territoire. Parmi eux, figurent 44 pesticides extrêmement dangereux, également interdits dans l’UE, mais toujours expédiés vers l’Afrique.
Rien qu’en 2024, près de 9.000 tonnes de ces substances de haute toxicité devaient être destinées au continent africain. Les documents administratifs obtenus au titre des lois sur la liberté d’information montrent que ces flux concernent notamment l’Afrique du Sud, le Kenya, la Côte d’Ivoire, le Soudan, le Maroc et la Tunisie. Les principaux pays exportateurs au sein de l’UE sont identifiés: l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas.
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Ces produits, parfois interdits en Europe depuis plusieurs décennies, continuent ainsi de circuler vers des régions où les cadres réglementaires, les dispositifs de protection des travailleurs et les systèmes de surveillance sanitaire restent plus fragiles.
Le rapport de Swedwatch s’appuie sur des témoignages directs de travailleurs agricoles et sur les constats de professionnels de santé locaux. Les symptômes rapportés couvrent un spectre large: irritations cutanées et oculaires, troubles respiratoires, intoxications aiguës, parfois mortelles. Dans plusieurs régions agricoles, des médecins signalent également une augmentation des cas de cancers, sans que des études épidémiologiques exhaustives puissent encore établir de lien causal formel.
| Indicateur | Valeur | Périmètre / Signification |
|---|---|---|
| Exportations totales de pesticides de l’UE | 714 000 tonnes | Volume exporté hors UE en 2022 |
| Valeur des exportations de pesticides de l’UE | 6,6 milliards € | Valeur marchande des exportations de pesticides de l’UE (2022) |
| Pesticides interdits dans l’UE mais exportés | 122 000 tonnes | Volume de substances interdites sur le marché européen mais autorisées à l’export |
| Part de la Chine | 42 % | Principale origine des pesticides importés au Kenya |
| Ingrédients actifs approuvés dans l’UE | 134 | Seulement ceux autorisés par la réglementation européenne |
| Ingrédients retirés ou fortement restreints dans l’UE | 77 | Jugés dangereux pour la santé ou l’environnement |
| Échantillons dépassant les normes UE | 11 % | Sur 1 139 lots testés |
| Agriculteurs utilisant pesticides toxiques | 50 % | Substances affectant la reproduction |
| Agriculteurs sans aucun équipement de protection | 30 % | Absence totale de PPE |
| Agriculteurs utilisant produits dangereux pour les abeilles | 70 % | Enquête KOAN 2020 |
| Utilisation mondiale de pesticides | > 4 millions de tonnes/an | Volume mondial annuel |
| Sols agricoles contaminés | 66 % | Au moins un résidu de pesticide |
| Dépendance aux pollinisateurs | 75 % des cultures | Dépendance mondiale aux insectes pollinisateurs |
| Insectes menacés d’extinction | 40 % | Revue scientifique 2019 |
| Suicides liés aux HHP | 20 % du total mondial | Estimation OMS |
Au-delà de la santé humaine, les impacts environnementaux sont récurrents. Les agriculteurs évoquent la disparition progressive des abeilles et d’autres pollinisateurs, tandis que la contamination des sols et des ressources en eau est régulièrement signalée. Ces effets, précisément ceux qui ont motivé l’interdiction de ces substances en Europe, se manifestent ainsi ailleurs, déplacés géographiquement mais non éliminés.
Une chaîne de responsabilité partagée
Les entreprises agrochimiques européennes occupent une place centrale dans cette chaîne. Dès 2020, des ONG avaient révélé l’ampleur de ce commerce, citant des groupes majeurs comme Syngenta, Bayer ou BASF. Leur communication sectorielle est largement portée par Croplife International, qui défend une approche différenciée des usages agricoles.
Dans un communiqué publié en septembre 2020, l’organisation affirmait que certains pesticides, bien que non autorisés dans l’UE, resteraient «essentiels ailleurs dans le monde», au motif que les contextes agricoles, climatiques et phytosanitaires varient selon les régions. Cette ligne de défense continue de structurer l’argumentaire industriel: l’interdiction européenne ne serait pas, en soi, un indicateur universel de dangerosité ou d’inutilité.
Les ONG, à l’inverse, soulignent que l’asymétrie d’information, la faiblesse des contrôles et l’exposition directe des travailleurs rendent ces arguments difficilement soutenables sur le plan sanitaire et éthique.
Les pesticides utilisés sont susceptibles de nuire à l'environnement.
Face à ces critiques, certains pays importateurs commencent à agir. En juin 2025, le Kenya a interdit 77 pesticides extrêmement dangereux et restreint l’usage de plus de 200 autres. Une décision saluée comme une étape importante pour la protection des populations et des écosystèmes, mais que Swedwatch juge insuffisante si elle n’est pas accompagnée d’une responsabilité accrue des pays exportateurs.
Au niveau européen, la position officielle reste inchangée. La Commission européenne n’a, à ce stade, pas présenté de texte interdisant explicitement l’exportation de pesticides bannis du marché intérieur. Selon l’Observatoire de l’Europe des entreprises, cette inertie s’explique en partie par l’intensité du lobbying industriel, dans un contexte où la compétitivité et les exportations chimiques sont de plus en plus mises en avant.
Un autre aspect du dossier renforce les inquiétudes: ces substances reviennent indirectement sur le marché européen. Les récoltes produites à l’aide de pesticides interdits dans l’UE mais autorisés ailleurs peuvent contenir des résidus, avant d’être exportées vers l’Europe. Les militants parlent depuis des années d’un «effet boomerang», sans que cela n’ait, pour l’instant, conduit à un durcissement réglementaire systémique.
Les enjeux économiques sont considérables. Les revenus générés par ce commerce constituent un frein majeur à toute interdiction d’exportation, comme le reconnaissent plusieurs observateurs du dossier. La promesse, formulée lors de la précédente législature européenne, de proposer un texte interdisant ces pratiques apparaît aujourd’hui de plus en plus hypothétique.
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Les données publiées en décembre par l’Agence européenne des produits chimiques confirment cette tendance. En 2024, les exportations de produits chimiques soumis à des restrictions en tant que pesticides ont augmenté de 34% par rapport à 2023, après deux années consécutives de recul. Le chlorate, interdit d’usage phytosanitaire depuis 2010, représente à lui seul près d’un quart de cette hausse. Des substances actives, dont certains néonicotinoïdes connus pour leur toxicité envers les abeilles, figurent parmi les volumes exportés les plus importants.
La mobilisation de la société civile ne faiblit pas. Le mois dernier, à Bruxelles, une action symbolique a vu 75 cartons retournés devant la Commission européenne, chacun représentant une substance active interdite dans l’UE mais toujours exportée. L’initiative, portée par la Coalition pour mettre fin au commerce des pesticides toxiques, fédère plus de 600 organisations.
Des produits détruits, mais pas nécessairement retirés du marché
L’un des constats les plus marquants du rapport est le caractère partiellement inefficace des interceptions comme instrument de régulation globale. Les produits bloqués à l’entrée de l’Union européenne ne sont pas systématiquement retirés de la circulation. Les agriculteurs et les intermédiaires disposent de multiples canaux de réorientation des marchandises, vers d’autres marchés régionaux ou vers la consommation locale.
Certains producteurs continuent ainsi à vendre leurs récoltes à des courtiers opérant sous différentes raisons sociales ou à des marchés moins réglementés. D’autres écoulent les produits interceptés dans des pays voisins ou les réaffectent à l’alimentation animale, avec des effets indirects sur la chaîne alimentaire locale. Ce fonctionnement souligne les limites d’un système de contrôle centré exclusivement sur le point d’entrée du marché européen .
Au-delà des pertes économiques, le rapport documente les impacts sanitaires et environnementaux associés à l’usage intensif des pesticides en Afrique. Les enquêtes de terrain menées dans plusieurs comtés kényans font état de symptômes fréquents chez les travailleurs agricoles, allant des irritations cutanées aux troubles respiratoires. Les effets chroniques sont plus difficiles à quantifier, mais certaines régions agricoles présentent des taux de cancer particulièrement élevés. Dans le comté de Kirinyaga, un décès sur dix est attribué au cancer, selon les autorités locales citées par Swedwatch .
Sur le plan environnemental, les analyses de sols, d’eau et de produits alimentaires révèlent une contamination étendue. Des études menées sur des marchés locaux ont identifié jusqu’à vingt-cinq substances actives différentes sur des légumes couramment consommés, dont plus de la moitié étaient interdites dans l’Union européenne depuis plusieurs années. Dans certains cas, plus de 60 % des échantillons dépassaient les seuils maximaux de résidus fixés par les autorités kényanes elles-mêmes .
Face à l’accumulation de ces constats, le Kenya a engagé en juin 2025 une réforme majeure de sa politique des pesticides. Le ministère de l’griculture a annoncé le retrait du marché de soixante-dix-sept substances actives, la restriction de deux cent deux autres et la mise sous revue de cent cinquante et un produits supplémentaires. Cette décision s’appuie sur des critères de dangerosité sanitaire et environnementale identifiés par les autorités nationales et les organisations de la société civile .
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Cette réforme constitue l’une des initiatives les plus ambitieuses du continent en matière de régulation des pesticides. Elle traduit une volonté affirmée de renforcer la protection des populations rurales et de l’environnement, tout en réduisant l’exposition aux substances les plus dangereuses. Le Kenya a également appelé à une harmonisation régionale des règles au sein du Common Market for Eastern and Southern Africa, afin de limiter les phénomènes de dumping réglementaire et de contrebande transfrontalière .
Malgré ces avancées, le rapport souligne les défis persistants auxquels sont confrontés les États africains. Les capacités de contrôle, de surveillance et de collecte de données restent limitées. L’absence de statistiques nationales exhaustives sur la contamination environnementale et les impacts sanitaires entrave l’élaboration de politiques fondées sur des preuves robustes. Par ailleurs, la mise en œuvre effective des interdictions dépend de moyens administratifs et financiers souvent insuffisants .
À ces contraintes internes s’ajoute un cadre international peu contraignant. Moins de 4% des pesticides utilisés dans le monde sont couverts par des conventions internationales juridiquement contraignantes. Les normes de diligence raisonnable en matière de droits humains et d’environnement, bien que reconnues par les Nations unies et l’OCDE, reposent encore largement sur des engagements volontaires.











