Chaînes de valeur vertes: le Maroc, hub africain de l’offensive industrielle de la Chine

Le Maroc renforce son positionnement dans les chaînes de valeur avec la Chine.

Le 24/02/2026 à 11h05

En moins d’une décennie, les relations économiques entre le Maroc et la Chine ont évolué d’un partenariat commercial classique vers une co-production industrielle structurante, en particulier dans les technologies bas carbone et des énergies propres. Cette mutation traduit à la fois l’omniprésence croissante des acteurs chinois dans les secteurs industriels mondiaux de pointe et la capacité du Maroc à se positionner comme carrefour régional de transition énergétique, avec des avantages compétitifs tangibles.

Selon des données d’analyses officielles des flux d’Investissements directs étrangers (IDE), les capitaux chinois investis au Maroc ont connu une accélération nette en 2024, avec une croissance de 149,7 % des IDE chinois à fin septembre 2024 par rapport à l’ensemble de l’année 2023, atteignant environ 1,7 milliard de dirhams marocains (MMDH), soit un peu plus de 150 millions de dollars, selon l’Office des changes marocain. Sur la base des flux cumulés constatés sur les neuf premiers mois, ces IDE pourraient atteindre 2,21 MMDH à la clôture de l’année 2024, faisant de la Chine l’un des principaux investisseurs étrangers au sein du Royaume.

Par ailleurs, un rapport international d’envergure, China’s Green Leap Outward, coordonné par le Net Zero Policy Lab et le GDP Center, recense à l’échelle mondiale plus de 450 projets d’investissement manufacturier vert chinois entre 2011 et la première moitié de 2025, pour un montant total engagé d’au moins 227 milliards de dollars. Une très large majorité de ces engagements– environ 88 %– a été annoncée après 2022, soulignant une dynamique récente et accélérée de la part des industriels chinois en technologies propres.

Le Maroc figure ainsi au deuxième rang mondial des destinations des investissements chinois dans les technologies bas carbone, derrière l’Indonésie, principalement en raison de sa position sur les matériaux pour batteries et l’hydrogène vert.

Traditionnellement ancrée dans des secteurs tels que les infrastructures ou les télécommunications, la coopération sino-marocaine s’est largement étendue à de nouveaux domaines industriels: la production de composants électroniques, la fabrication de matériaux pour batteries, les énergies renouvelables et les solutions de mobilité électrique.

Principaux projets industriels chinois au Maroc (2023-2025)

EntreprisesSecteurLocalisationMontant annoncé
Tinci MaterialsÉlectrolytes pour batteriesJorf Lasfar2,8 Mds DH
Sunrise GroupTextile industrielSkhirat, Fès2,3 Mds DH
Boway AlloyAlliages électroniquesNador150 M$
CNGR / partenairesPrécurseurs de cathodesJorf Lasfar 1 Md $ (projets envisagés)
Projets hydrogène vert (cadre national)H₂ et ammoniac vertsSud marocainJusqu’à 15 Mds $ à horizon 2035 (Ministère Transition énergétique)

Sur le plan des infrastructures industrielles, plusieurs accords signés en 2025 matérialisent cette diversification. En région de Casablanca-Settat, la société chinoise Tinci Materials a lancé un projet industriel estimé à 2,8 milliards de dirhams (environ 280 millions de dollars) pour une plateforme de production de composants stratégiques de batteries– notamment des électrolytes– à Jorf Lasfar. Ce site vise à intégrer des étapes avancées de la chaîne de valeur des batteries lithium-ion et à servir les marchés européens voisins.

Dans l’industrie des matériaux électroniques, l’implantation de Boway Alloy à Nador, avec un investissement de 150 millions de dollars pour une unité de production d’alliages spécialisés, illustre également l’attraction du Royaume pour des industries de pointe à forte valeur ajoutée.

Autre exemple de diversification, le groupe chinois Sunrise a engagé 2,3 milliards de dirhams dans la construction de deux unités textiles à Skhirat et Fès, créatrices de milliers d’emplois, inscrivant ainsi la coopération sino-marocaine dans une perspective industrielle plus large.

L’émergence du Maroc comme plateforme industrielle attractive pour les investisseurs chinois s’explique par plusieurs facteurs structurels. Sur le plan logistique et commercial, le Royaume bénéficie de positions géographiques privilégiées, de la performance du complexe portuaire de Tanger Med et des accords de libre-échange avec l’Union européenne et le Royaume-Uni, facilitant l’accès au vaste marché européen sans droits de douane prohibitifs.

Par ailleurs, alors que certaines économies de la région ne parviennent pas encore à structurer un environnement attractif pour les capitaux industriels verts– à l’instar de l’Algérie– le Maroc a mis en place des cadres réglementaires et des incitations industrielles propices à l’accueil de grands projets manufacturiers, en particulier dans les solutions bas carbone et la mobilité électrique.

Les échanges commerciaux bilatéraux constituent un indicateur complémentaire de l’intensification des liens économiques entre le Maroc et la Chine. En 2025, les flux commerciaux entre les deux pays ont atteint un niveau record de près de 59,8 milliards de dollars sur les sept premiers mois de l’année, soit une progression de plus de 19% par rapport à la même période en 2024.

Ces échanges restent largement dominés par les importations marocaines en provenance de Chine atteignent environ 52,9 milliards de dollars. Par contre, le Maroc n’exporte vers la Chine que 6,9 milliards de dollars.

La structure de ces échanges dénote l’intégration des produits industriels et technologiques chinois dans les chaînes de valeur marocaines, notamment via l’importation de composants électroniques, de pièces automobiles ou de produits manufacturés spécialisés.

Un impact sur les chaînes de production verte

La forte présence des industriels chinois dans les segments de la fabrication de batteries et des matériaux avancés se traduit par un effet structurant sur les chaînes de production verte au Maroc. Le rapport du Net Zero Policy Lab souligne que le Royaume s’est imposé comme pôle d’excellence en Afrique du Nord et au Moyen-Orient pour les matériaux de batteries (cathodes, précurseurs) et pour les projets d’hydrogène vert, en grande partie du fait de ses réserves de phosphates, d’un cadre industriel favorable et de sa relation privilégiée avec le marché européen.

Ces investissements s’inscrivent aussi dans un contexte mondial de recomposition des chaînes industrielles. Face à un renforcement des politiques commerciales protectionnistes en Occident, de nombreux acteurs chinois optent pour une production locale ou régionale, afin de maintenir leur compétitivité à l’export tout en réduisant les risques tarifaires.

Dans ce contexte, le Maroc, en tant que hub proche des marchés de l’Union européenne, gagne en attractivité stratégique. Aujourd’hui, le positionnement du Maroc dans l’écosystème industriel vert chinois apparaît désormais consolidé par plusieurs points positifs notamment la formation d’une main-d’œuvre spécialisée dans les technologies avancées, l’évaluation continue de l’impact environnemental des installations industrielles et la négociation d’un partage équitable des retombées économiques et technologiques entre les partenaires marocains et chinois.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 24/02/2026 à 11h05