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Pétrole en route vers les 100 dollars, ceux qui en profitent réellement en Afrique

Mise à jour le 23/02/2022 à 09h24 Publié le 23/02/2022 à 09h20 Par Moussa Diop

#Economie
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#Algérie : Les cours du baril de pétrole pourraient franchir le seuil psychologique des 100 dollars si la tension persiste entre la Russie et l’Ukraine. Une situation qui constitue une aubaine pour certains producteurs africains, mais qui profite surtout aux majors du secteur pétroliers.

Le cours du baril de Brent de la mer du Nord s’affiche à 97 dollars en ce début de journée du mercredi 23 février 2022, poussé par la décision du président russe Vladimir Poutine de reconnaître l’indépendance des territoires séparatistes ukrainiens. Le cours du baril pour livraison en avril prochain avait même atteint les 99,50 dollars au début de la journée du mardi 22 février.

En tout cas, tout semble indiquer que les cours de l’or noir vont rester élevés durant plusieurs semaines, et peut être des mois, du fait que la tension entre l’Ukraine et la Russie et par extension entre la Russie et les pays occidentaux semble s’inscrire dans la durée. Et certains analystes pensent que le franchissement du seuil psychologique des 100 dollars le baril est une question d'heures ou de jours.

Cet emballement haussier du cours du brut s’explique par les inquiétudes quant aux perturbations de l’approvisionnement du marché mondial, et plus particulièrement de l’Union européenne, sachant que la Russie, 2e exportateur mondial de pétrole et 1er exportateur mondial de gaz naturel, risque de lourdes sanctions des pays occidentaux, notamment des Etats-Unis, de l’Union européenne et du Royaume-Uni. De plus, la Russie, qui est le premier fournisseur de gaz à l’Union européenne, utilise le territoire ukrainien pour approvisionner le marché européen via le gazoduc Nord Stream.

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Les marchés s’inquiètent donc et les prix flambent, sachant que la première réaction allemande à la reconnaissance russe de l’indépendance des provinces ukrainiennes pro-russes, a été la suspension de la certification du gazoduc controversé Nord Stream 2. Or, sans cette certification, le gazoduc ne peut être mis en service.

Il faut dire que la situation est inquiétante et une nouvelle guerre en Europe de l’Est, 80 ans après la Seconde Guerre mondiale, ne peut plus être totalement écartée. En conséquence, les marchés des matières s’enflamment et les bourses mondiales dévissent.

La hausse du cours du baril est soutenue par l’annonce du Forum des pays exportateurs de gaz (FPEG), réunis à Doha, et qui ont prévenu qu’ils ne disposent que de capacités limitées pour augmenter rapidement l’approvisionnement de l’Europe et qu’ils n’ont aucune visibilité sur les prix.

En outre, ces hausses sont entretenues par les quotas de production fixés par les pays de l’OPEP+ visant à éviter un effondrement des cours à cause de la surproduction, la reprise de l’économie mondiale dans le sillage des réouvertures des frontières des pays et la relative faiblesse de l’offre de pétrole américain.

Tous ces facteurs vont contribuer à maintenir les cours du baril à un niveau élevé.

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Une chose est sûre, cette flambée des cours du baril de pétrole est une aubaine pour les producteurs de pétrole africains durement échaudés par la chute historique des cours en 2020 et qui commençaient à entrevoir une lueur d’espoir grâce aux actions de limitation des quotas de production des pays producteurs par l’OPEP+. C’est le cas notamment du Nigéria, de la Libye, de l’Angola, de l’Algérie et du Congo qui dépendent essentiellement des exportations des hydrocarbures. A titre d’exemple, un pays comme l’Algérie tire plus de 95% de ses recettes d’exportations des hydrocarbures qui assurent également jusqu’à 60% des ressources budgétaires de l’Etat. Idem pour le Nigéria, premier producteur africain dont le pétrole assure 90% des recettes d’exportation et 50% des ressources du budget fédéral.

D'autres petits producteurs d'or noir tireront également profit de cette flambée des cours dont le Gabon, l'Ouganda, le Niger, la Guinée Equatoriale, le Tchad,...

Ces cours auront des impacts positifs sur les budgets des Etats producteurs sachant que l’essentiel des recettes fiscales de ces pays proviennent des impôts et taxes pétroliers. Ils vont permettre de réduire le niveau des déficits abyssaux enregistrés par les pays producteurs au cours de ces dernières années.

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C’est le cas de l’Algérie qui a adopté, pour sa loi de finances 2022, un cours moyen du baril de pétrole de 45 dollars. Avec un cours qui frôle les 100 dollars, c’est un gain important qu’engrange l’Etat sous forme de recettes. Idem pour le Nigéria qui a construit sa loi de finances 2022 sur un cours moyen du baril de pétrole à 57 dollars en 2022 pour une production de 1,88 million de barils de pétrole brut par jour. Le pays aussi devrait tirer largement profit de la flambée du cours du pétrole.

Il faut dire que les producteurs africains avaient établi leurs prévisions sur des cours du brut très prudents pour un plus grand réalisme budgétaire. N’empêche, ces pays continueront à enregistrer des déficits budgétaires élevés, mais fortement en baisse par rapport à ceux enregistrés en 2020 et 2021. C’est le cas de l’Algérie qui devrait voir son déficit budgétaire fortement baisser, tout en restant élevé, sachant qu’il lui faut un baril moyen à hauteur de 130 dollars pour retrouver l’équilibre budgétaire.

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Reste que les pays exportateurs africains sont globalement des nains au niveau mondial. En effet, en 2021, la production des 10 premiers producteurs de pétrole africains ressortait à 5,67 millions de barils par jour et 3 pays seulement ont dépassé la barre du million de baril quotidien: Nigéria (1,27 mb/j), la Libye (1,21 mb/j) et l’Angola (1,11 mb/j). L’Algérie et l’Egypte ont produit respectivement 959.000 b/j et 559.000 b/J. En outre, en plus de l’incapacité de nombreux pays à augmenter leur production à cause du déclin de leur production pétrolière, les exportateurs africains doivent aussi faire face aux quotas fixés aux producteurs dans le cadre des accords de l’OPEP+.

Par ailleurs, les retombées bénéficient plus aux firmes multinationales qu’aux Etats, excepté pour l’Algérie où la compagnie publique est majoritaire dans le secteur des hydrocarbures grâce à la règle dite 51%/49%.

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Dans les autres pays africains, généralement, l’Etat ne bénéficie que de 10% du capital des compagnies exploitant son pétrole. A cela s’ajoute des impôts et taxes avec des taux généralement bas à cause des codes d’investissement rendus très attractifs pour attirer les majors du secteur pétrolier qui engrangent au passage de faramineux bénéfices. Ainsi, ces hausses bénéficient surtout aux «super majors» pétroliers qui ont globalement enregistré des bénéfices stratosphériques en 2021.

A titre d’exemple, le géant pétrolier anglo-néerlandaise Shell a publié des résultats marqués par un bénéfice net de 20,1 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires de 261,5 milliards de dollars. C'est le cas aussi du groupe français TotalEnergies, présent dans de nombreux pays africains, qui a annoncé un bénéfice net de 16 milliards de dollars au titre de l’exercice 2021. Idem pour le géant italien Eni qui a déclaré un bénéfice net de 6,12 milliards d’euros au titre de l’exercice 2021. Il s'agit de trois géant pétroliers très présents sur le continent africain. 

En gros, ce sont les majors qui contrôlent la production pétrolière du continent qui tirent pleinement profit de cette embellie pétrolière, plus que de nombreux pays africains qui ne bénéficient que des miettes de leur pétrole.

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Tous ces facteurs font que la hausse des cours du baril aura des retombées globalement faibles pour les producteurs africains dont certains d’entre eux sont, malheureusement, obligés d’exporter du brut et d’importer des produits raffinés coûtant encore beaucoup plus chers faute de disposer des unités de raffinage.

C'est le cas du Nigéria, premier producteur de pétrole du continent qui importe, à date d'aujourd'hui, presque la totalité de ses besoins en produits pétroliers raffinés. Une situation qui va toutefois radicalement changer dès cette année avec l'inauguration attendue de la raffinerie du magnat Aliko Dangote, qui a construit la plus grande raffinerie d'Afrique, la 5e du monde, avec une capacité de raffinage de 650.000 barils par jour, soit presque la moitié de la production de brut du Nigéria en 2021. 

D’ailleurs, les producteurs africains sont tous des rentiers qui n’ont pas réussi à diversifier leurs économies ni à sortir de cette dépendance pétrolière.

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Enfin, soulignons que cette flambée des cours du baril de pétrole fait aussi des heureux chez les producteurs d’autres matières premières, notamment des minéraux. C’est le cas des producteurs d’or africains. L’or, jouant pleinement son rôle de monnaie refuge en ces temps d’incertitudes, a retrouvé des couleurs. L’once a franchi la barre des 1.900 dollars pour s’établir à 1.905 dollars en début d’après-midi. Un niveau plus atteint depuis juin 2021 et qui devrait se confirmer dans le sillage de la poursuite des tensions entre la Russie et l’Ukraine. Une hausse qui devrait profiter aux principaux producteurs d’or africains: Ghana, Soudan, Mali, Afrique du Sud, Guinée…
Le 23/02/2022 Par Moussa Diop