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Le Franc CFA, c'est fini: voici les enjeux de l'Eco, la nouvelle monnaie unique de la CEDEAO

Mise à jour le 23/12/2019 à 17h38 Publié le 23/12/2019 à 17h00 Par Moussa Diop

#Economie
Eco
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#Côte d’ivoire : La France et les pays de l’UEMOA ont mis fin aux accords sur le franc CFA. Une mesure saluée, mais aussi critiquée pour le maintien de deux héritages de cette monnaie, qualifiée de «coloniale». Un défi à l'Eco, la nouvelle monnaie qui sera adoptée dans la CEDEAO. Le Nigeria grince des dents.

«Le franc CFA cristallise de nombreuses critiques sur la France. Je vois votre jeunesse qui nous reproche une relation qu’elle juge postcoloniale. Donc rompons les amarres!», a déclaré Emmanuel Macron, le président français.

Dans la foulée, Bruno Le Maire, ministre français de l’Economie, a signé avec le président ivoirien Alassane Ouattara, l’accord mettant fin à cette monnaie pour les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).

Désormais, cette monnaie sera remplacée par l’«Eco», appelée à devenir la monnaie unique de toute la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO), qui regroupe 15 pays dont la première puissance économique du continent, le Nigeria.

Au delà de la symbolique de changement du nom de cette monnaie, qui renvoie aux vestiges de l’époque coloniale, et qui est au centre de la «Françafrique», cette décision, annoncée par les présidents français et ivoirien, s’accompagne de deux réformes techniques importantes.


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D’abord, il y a la suppression du compte d’opérations. En clair, elle met fin à l'un des mécanismes les plus décriés du fonctionnement du franc CFA qui obligeait la centralisation d’au moins 50% des réserves de change de la BCEAO au niveau du Trésor français.

Ensuite, pour couper toute velléité de paternalisme sur la nouvelle monnaie, les représentants de la France, au nombre de trois, ne siègeront plus ni dans les instances de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), ni dans l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA). En clair, la France ne va plus intervenir dans les décisions de politique monétaire des pays de l’UEMOA, une fois que ceux-ci auront adopté l’Eco.

Toutefois, le cordon ombilical n’est pas totalement rompu entre la France et les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africain (UEMOA). En effet, si les pays de la région ne sont plus obligés de déposer la moitié de leurs réserves au niveau du Trésor français, en contrepartie de la garantie de convertibilité du franc CFA, la France s’engage tout de même à leur garantir cette convertibilité sans contrepartie.


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D’abord, l’ancienne métropole coloniale veut devenir un vrai partenaire économique et apporte une réponse aux craintes des hommes d’affaires et de simples citoyens qui ne voulaient pas perdre cette «convertibilité» du franc CFA.

Il faut souligner que l’engagement de la France n’est pas trop difficile à respecter, sachant que Paris n’a réellement fait jouer son rôle de garant qu’à une seule reprise, lors de la crise qui a abouti à la dévaluation du franc CFA de 50%, après quarante-six ans de parité fixe entre le Franc français, et le franc CFA. Cette décision avait été prise le 11 janvier 1994, suite à l’échec des politiques d‘ajustement structurel.

Ainsi, à chaque fois que les pays formant le premier noyau de l’«Eco», la monnaie unique qui remplacera le Franc CFA, seront à court de devises, la Banque de France apportera sa «garantie» en prêtant des euros aux pays de la région.


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Mais si les pays de l’UEMOA ont pu éviter certaines crises, et la BCEAO conduire une politique monétaire et de gestion des réserves extérieures de manière efficiente, c’est aussi grâce à la rigueur imposée par Paris via la Banque de France, et celle de ses administrateurs, présents dans les instances de la BCEA0, administrée via des règles proches de celles de la Banque centrale européenne (BCE), avec comme objectif prioritaire la maîtrise de l’inflation.

Autant de facteurs qui ont contribué à de forts de taux de croissance des pays de la région, tout en affichant des taux d’inflation très bas.

Que deviendra cette discipline, à un  moment où les dirigeants de certains pays sont engagés dans des politiques économiques expansionnistes en recourant à un endettement croissant? Il est vrai qu’avec la fin de l’affectation des 50% de réserves au niveau du Trésor français, les pays auront une marge de manœuvre plus conséquente. Toutefois, sans des garde-fous et une amélioration de la gouvernance de ces Etats, les réserves pourraient s’épuiser rapidement.


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Néanmoins, pour passer du franc CFA à l’Eco, il faudra dépasser certains écueils. D’abord, si la France a décidé d’offrir une «garantie» pour la convertibilité de l’Eco, au même titre que le franc CFA actuellement, ce qui est une bonne nouvelle pour la confiance des agents économiques à cette nouvelle monnaie, il n’en demeure pas moins que la date de la  mise en place de cette monnaie unique régionale n’est pas encore connue.

Certains parlent de juillet 2020 pour son lancement. Et au départ, il était prévu que ce seraient uniquement les 8 pays de l’UEMOA, membres de la CEDEAO, qui rempliraient les critères de convergence, qui pourraient adopter cette nouvelle monnaie. Or, selon certaines sources qui citent l’Agence de presse du Nigeria (NAN), seul le Togo respecterait les exigences et critères de convergence pour intégrer la monnaie unique régionale.

D’ailleurs, lors du dernier sommet de la CEDEAO, qui s’est tenue le samedi 21 décembre dernier à Abuja, Zainab Shamsuna Ahmed, la ministre des Finances du Nigeria, a estimé que la mise en œuvre de l’Eco en 2020 n’était «pas certaine», et a jugé qu’il restait «encore du travail à faire pour répondre aux critères de convergence».


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Sur ce point, le président ivoirien Alassane Ouattara a tout simplement souligné que l’adhésion des pays à cette nouvelle monnaie «dépendra de la volonté de chaque Etat».

Autrement dit, il est fort probable qu’on maintienne les critères établis actuellement au niveau de la zone UEMOA avec le Franc CFA et qu’on fasse basculer tous les pays de la région directement vers l’Eco, sachant que, dans tous les cas, le Franc CFA va disparaître.

Ensuite, il y a le fait que l’Eco conserve une parité fixe avec l’euro. Ainsi, comme c’est le cas avec le franc CFA (1 euro étant égal à 655,74 franc CFA), l’Eco aura une parité identique avec l’euro. Cette décision garantit la même valeur de la monnaie pour les citoyens de la zone Eco qui n’auraient point à craindre une dévaluation immédiate ou une dépréciation de la nouvelle monnaie, alors même qu’ils sont habitués à la rigidité monétaire du Franc CFA.


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Toutefois, il faut souligner à cet égard que Paris ne garantit pas dans les fait cette parité rigide Eco-Euro. Ce qui est, en soi, une bonne chose. Cela permettra aux pays de l’Eco de compter sur leurs réserves pour garantir cette parité. Et au cas où ils n’y arriveraient pas, ou ne le souhaiteraient plus, ils pourraient opter pour des «dévaluations compétitives» de l’Eco et/ou recourir au Fonds monétaire internationale (FMI), comme c’est le cas de nombreux pays à court en devises.

Mais, pour ce dernier cas de figure, il faudra faire avec les conditions du FMI et non plus celles de Paris, au cas où la France déciderait de rompre cette garantie, suite à l’intégration de certains pays comme le Ghana, et surtout le Nigeria, dans la zone Eco, sachant que la première puissance économique du continent est opposée à cette garantie, aussi symbolique soit-elle.

A ce moment-là, il ne serait pas exclu que l’Eco, jugée forte, soit dépréciée «volontairement» pour améliorer les exportations de la région. Cela pourrait aussi pousser à développer davantage les échanges intra-CEDEAO et intra-africain avec l’avènement de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) en rendant les importations beaucoup plus chères.


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De même, au lieu d’un adossement à l’euro, la parité de l’Eco pourrait reposer sur un panier de monnaies dont le dollar, l’euro, le yuan et la livre sterling, les devises des principaux partenaires économiques des pays de la région.

En clair, c’est sur cette phase de «flexibilité monétaire» qu’on attend beaucoup des dirigeants de la BCEAO post-Franc CFA. Pour y arriver, la BCEAO doit faire sa mue d’ici au lancement de l’Eco, en améliorant sa gouvernance, en renforçant son indépendance vis-à-vis des politiques et des Etats, et en réduisant sa dépendance vis-à-vis de la Côte d’Ivoire, même si Yamoussoukro pèse actuellement 40% du PIB de l’UEMOA.

Il s’agit d’une étape cruciale pour la mettre à l’abri des financements monétaires des déficits budgétaires des Etats aujourd’hui impossible, du fait de la rigidité qu’imposent certaines règles mises en place avec la France et qui expliquent, en grande partie, que la région affiche des taux d’inflation parmi les plus bas au monde.


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Toutefois, le fait qu’une institution monétaire adopte des règles de gestion monétaire saine est, en soi, très sain, mais ce sera nettement insuffisant, si à côté les dirigeants politiques de l’UEMOA, et demain ceux de la CEDEAO, manquaient d’intégrité, de leadership et de visions économiques claires.

Bref, avec cette décision, les dirigeants des pays de l’UEMOA suppriment un des derniers symboles de la France-Afrique. Il s’agit d’une décision à saluer, si elle s’inscrit dans un processus devant mener à la libération de l’Eco et des économies de la région vis-à-vis de la tutelle française.

Et cette «garantie» de convertibilité de l’Eco, certes accordée par la France, mais décriée par certains économistes et membres de la société civile des pays de la région, qui souhaitaient une «rupture monétaire» immédiate et totale avec l’ancienne puissance coloniale, a au moins cet avantage d’entretenir une certaine confiance des agents économiques envers l’Eco et donc  d’éviter que tout le monde tente de se débarrasser d’un coup de ses Francs CFA pour acquérir des euros.

Or, une monnaie n’est bonne que quand ses utilisateurs ont confiance en elle. Il faut donc maintenir ce semblant de lien, le temps de consolider les acquis, et d’élargir l’Eco, progressivement, aux quinze Etats de la CEDEAO.


 
Le 23/12/2019 Par Moussa Diop

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