Sénégal: le coût économique des tensions politiques

Le président Bassirou Diomaye Faye (droite) et son Premier ministre Ousmane Sonko, à Dakar, le 16 octobre 2025. AFP or licensors

Le 09/03/2026 à 12h28

La révision des comptes publics et la réévaluation de la dette ont brutalement replacé les finances sénégalaises sous la surveillance des marchés et des institutions internationales. Dans un contexte marqué par la suspension du programme du FMI et une confiance financière fragilisée, la stabilité politique devient désormais une condition centrale de la crédibilité économique du pays. Or les tensions actuelles entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko surgissent à ce moment critique.

Au Sénégal, la rivalité devenue apparente entre le président Bassirou Diomaye Faye et son premier ministre Ousmane Sonko intervient dans un moment particulièrement sensible pour l’économie sénégalaise. Alors que le pays entre dans l’ère pétrolière et gazière et que les institutions financières internationales anticipaient encore récemment une accélération de la croissance, la découverte d’anomalies majeures dans les comptes publics sous Macky Sall et la suspension du programme du FMI ont profondément modifié la perception du risque sénégalais.

Dans ce contexte déjà fragile, l’émergence de tensions au sommet de l’État pourrait amplifier une crise de confiance dont les effets dépasseraient largement le champ politique.

La relation entre Faye et Sonko évolue progressivement vers une zone de tension politique dont les implications économiques pourraient être considérables. L’équilibre institutionnel issu de l’alternance politique de 2024 reposait sur une volonté duale: un président incarnant l’autorité institutionnelle et un Premier ministre demeurant la figure politique dominante du mouvement Pastef. Mais cette coexistence, initialement présentée comme complémentaire, révèle aujourd’hui des frictions susceptibles d’affecter la stabilité de l’exécutif.

Dans les économies émergentes, la cohérence de l’action publique constitue un facteur déterminant pour la confiance économique. Lorsque les centres de décision se fragmentent, la lisibilité des politiques économiques se dégrade et les marchés financiers intègrent rapidement une prime de risque politique. Pour un pays fortement dépendant du financement extérieur, cette évolution peut avoir des conséquences immédiates sur les coûts d’emprunt et sur l’attractivité pour les investisseurs.

Cette question se pose avec une acuité particulière dans le cas du Sénégal, dont la trajectoire budgétaire a été profondément remise en cause ces deux dernières années.

En septembre 2024, quelques mois après l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement issu de l’élection présidentielle d’avril, les autorités annoncent avoir découvert des anomalies dans les rapports relatifs à la dette publique. Dans la foulée, le Fonds monétaire international suspend en octobre 2024 son programme d’appui financier au Sénégal, le temps d’évaluer la situation réelle des finances publiques.

Dette réévaluée et rupture avec le FMI

La réévaluation des comptes publics se poursuit durant plusieurs mois. En février 2025, la Cour des comptes du Sénégal publie un rapport indiquant que le déficit budgétaire a été sous-estimé d’environ 5,6% du PIB par an entre 2019 et 2023. Cette correction modifie profondément l’appréciation de la situation macroéconomique du pays.

Le ratio dette publique/PIB est alors révisé à près de 100% du PIB, contre 74% précédemment annoncés dans les statistiques officielles. Cette révision marque un tournant dans la perception du risque souverain sénégalais et place le pays dans une catégorie d’endettement nettement plus élevée que celle qui prévalait auparavant.

Entre mars et octobre 2025, malgré plusieurs missions techniques conduites par le FMI à Dakar, le programme financier reste suspendu. L’incertitude se prolonge alors que les autorités sénégalaises s’efforcent de reconstituer une image fiable de la situation budgétaire.

Dans le même temps, le gouvernement publie un budget révisé pour 2025 accompagné d’un cadre de programmation budgétaire à moyen terme. Les nouvelles estimations font apparaître une dette publique pouvant atteindre environ 120% du PIB, un niveau particulièrement élevé pour une économie émergente d’Afrique de l’Ouest.

Cette séquence provoque un choc sur les marchés financiers. Les obligations souveraines sénégalaises enregistrent une forte volatilité et plusieurs investisseurs adoptent une posture d’attentisme. Dans ce contexte de tension financière, la mission du FMI présente au Sénégal est prolongée de deux semaines, signe des difficultés rencontrées dans les discussions avec les autorités.

Les divergences entre le gouvernement et l’institution de Bretton Woods deviennent alors publiques. Face à la pression des marchés et aux interrogations des partenaires financiers, le Premier ministre Ousmane Sonko affirme que le gouvernement mettra en œuvre toutes les mesures nécessaires pour éviter un défaut de paiement.

Cette crise budgétaire intervient au moment même où l’économie sénégalaise se trouve à un tournant stratégique. L’entrée dans l’ère pétrolière et gazière devait initialement ouvrir une nouvelle phase de croissance.

Selon les projections publiées par le Fonds monétaire international, la croissance du Sénégal s’établissait autour de 6% en 2024, portée par les investissements publics et les premiers effets de la production pétrolière. Les perspectives pour 2025 tablaient sur une accélération pouvant dépasser 8%, notamment grâce au démarrage du champ pétrolier offshore Sangomar et du projet gazier Grand Tortue Ahmeyim, développé avec la Mauritanie.

À plus long terme, plusieurs institutions financières, dont la Banque africaine de développement, estimaient que la croissance pourrait se maintenir entre 6% et 7% par an jusqu’à l’horizon 2030, sous réserve d’un environnement macroéconomique stable.

Ces perspectives restent toutefois conditionnées par un facteur central: la crédibilité budgétaire et la stabilité institutionnelle. L’expérience de plusieurs pays africains montre qu’une crise politique combinée à une crise budgétaire peut rapidement inverser une trajectoire de croissance.

Le Ghana, par exemple, a vu sa croissance ralentir fortement après la crise de la dette de 2022, qui a conduit à une restructuration et à un programme d’assistance du FMI. En Éthiopie, les tensions politiques et les conflits internes ont également entraîné une dégradation rapide des indicateurs macroéconomiques après une décennie de forte croissance.

A partir ces deux cas et tant d’autres à travers le monde, toute rivalité ouverte au sommet d’un État pourrait amplifier les tensions économiques, le cas du Sénégal est déjà perceptible. Les investisseurs internationaux, particulièrement sensibles à la stabilité institutionnelle, pourraient retarder certains projets ou exiger des primes de risque plus élevées.

Inflation importée et vulnérabilité énergétique

La fragilité économique du Sénégal ne se limite toutefois pas à la question de la dette. Le pays reste fortement dépendant des importations pour plusieurs produits essentiels. Selon les données de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), le Sénégal importe plus de 70% de son riz consommé ainsi qu’une part importante de son blé et de ses intrants agricoles.

Cette dépendance expose directement l’économie nationale aux fluctuations des marchés internationaux. Les tensions géopolitiques actuelles au Moyen-Orient constituent à cet égard un facteur de risque supplémentaire.

Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 30% du commerce maritime mondial de pétrole selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), représente un point stratégique pour l’approvisionnement énergétique mondial. Toute perturbation durable de cette route maritime entraînerait mécaniquement une hausse des prix du pétrole.

Pour le Sénégal, l’impact serait immédiat. Bien que le pays produise désormais du pétrole grâce au champ offshore Sangomar, dont la capacité maximale est estimée à 100.000 barils par jour, cette production ne garantit pas une autonomie énergétique.

Les capacités nationales de raffinage restent limitées et le pays continue d’importer une grande partie de ses produits pétroliers raffinés. Une hausse prolongée des prix de l’énergie se répercuterait donc sur les coûts de transport, les prix de l’électricité et les intrants agricoles. Cette dynamique pourrait alimenter une inflation importée significative. Or dans un pays où une part importante de la population reste vulnérable aux variations des prix alimentaires, toute poussée inflationniste comporte un risque social.

C’est précisément dans ce contexte économique déjà fragile que la rivalité politique entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko pourrait produire ses effets les plus déstabilisateurs.

Car dans les économies émergentes, les crises politiques ne restent jamais confinées au champ institutionnel. Elles se transmettent rapidement à l’économie réelle à travers plusieurs canaux dont le ralentissement de l’investissement, la hausse du coût du financement et la perte de confiance des partenaires internationaux.

Le Sénégal dispose pourtant d’atouts considérables. L’exploitation du pétrole et du gaz pourrait générer plusieurs milliards de dollars de recettes la prochaine décennie et transformer la structure même de l’économie.

Mais ces perspectives restent étroitement liées à la stabilité politique et à la crédibilité des institutions. Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques et les incertitudes économiques, la solidité de la gouvernance économique constitue l’un des principaux déterminants de la confiance.

Pour le Sénégal, cette confiance se joue désormais autant sur les marchés financiers qu’au sommet même de l’État.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 09/03/2026 à 12h28