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Gazoduc Nigeria-Maroc: les importantes potentialités à l’export de la Cedeao expliquent sa portée stratégique

Mise à jour le 09/05/2022 à 17h18 Publié le 09/05/2022 à 16h35 Par Moussa Diop

#Economie
gazoduc
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#Maroc : Le projet de gazoduc Nigeria-Maroc avance, et la question légitime de savoir la quantité de gaz que ce gazoduc devrait transporter vers l’Europe se pose. Sur la base des exportations actuelles du Nigeria, du niveau des réserves prouvées et des récentes découvertes, ce potentiel est important.

Le gazoduc Nigeria-Maroc se précise. Les deux pays à l’origine de cet important projet structurant, à savoir le Nigeria et le Maroc, et les pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui l’ont adopté pour en faire un gazoduc CEDEAO-Maroc, s’efforcent désormais d’accélérer le processus de réalisation de cette infrastructure qui reliera 11 pays de la CEDEAO, la Mauritanie, le Maroc et l'Espagne.

Gazoduc Nigeria-Maroc
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Il faut dire que le contexte est très favorable avec une Europe qui cherche en Afrique des alternatives à son approvisionnement en gaz par la Russie, depuis que cette dernière a envahi l’Ukraine.

Coût de 20 à 25 milliards de dollars

Seul hic, désormais: le coût élevé du projet, évalué entre 20 et 25 milliards de dollars. A cete égard, le Nigeria et le Maroc multiplient les initiatives pour trouver les ressources financières nécessaires auprès des investisseurs étrangers.

Toutefois, le financement du gazoduc ne devrait pas poser de gros problèmes, surtout dans le contexte actuel de crise énergétique en Europe, zone de destination du gaz devant transiter via ce gazoduc. D’ailleurs, selon le ministre nigérian du Pétrole, Timipre Sylva, «il y a beaucoup d’intérêt à l’international mais nous n’avons pas encore identifié les investisseurs avec lesquels nous voulons travailler».

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Pour les investisseurs, l’un des facteurs déterminants sera certainement le potentiel du gazoduc Nigeria-Maroc. Autrement dit, le volume de gaz qu’il permettra d’acheminer vers le marché européen. Et celui-ci dépend fortement des réserves en gaz exploitables et qui seront mise en exploitation au niveau de la CEDEAO.

Il faut souligner que l’essentiel du gaz transporté via le futur gazoduc Nigeria-Maroc devrait provenir du Nigeria, premier producteur de pétrole et troisième producteur de gaz du continent. Le pays a produit en 2019 un peu plus de 49 milliards de mètres cubes de gaz, dont 25 milliards de mètres cubes ont été exporté vers l’Europe et l’Asie. Le reste est consommé au Nigeria et exporté vers les pays de la région via le gazoduc West African Gas Pipeline (WAGP), long de 677 km et reliant le Nigeria au Ghana via le Bénin et le Togo.

Une réserve de 5.284 milliards de m3 de gaz 

N'étant pas relié aux marchés européens et asiatiques par des gazoducs, le Nigeria exporte son gaz sous forme de GNL -gaz naturel liquéfié-, ce qui est beaucoup plus coûteux et impacte la compétitivité de ce gaz et réduit considérablement les capacités à l’export. De ce fait, les autorités et les majors pétrolières sont peu motivées à investir dans la production de gaz.

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Le gazoduc Nigeria-Maroc devrait totalement changer cette situation. En effet, s'il est le 3e producteur africain de gaz et le 17e mondial, le Nigeria dispose d’importantes réserves non exploitées. Selon les données du CIA World Factbook du 1er janvier 2017, le Nigeria dispose des premières réserves prouvées de gaz du continent africain. Avec des réserves estimées à 5.284 milliards de m3 de gaz, soit 2,68% des réserves mondiales prouvées (1/10 des réserves de la Russie, qui recèle le quart des réserves mondiales), le géant ouest-africain se positionne au 9e rang mondial.

Ainsi, le Nigéria a la possibilité d’accroître considérablement sa production une fois qu’il disposera d’un outil qui lui permet d’acheminer facilement son gaz vers le marché européen. Les perspectives de mise en place du gazoduc devraient permettre au Nigeria et aux majors installées sur son territoire d’investir massivement dans l’exploitation du gaz dont le coût de revient sur le marché européen deviendra très compétitif grâce au gazoduc.

Torchage: plus de 6,60 milliards de m3 perdus annuellement

En outre, le gazoduc devrait inciter le Nigeria à investir pour éliminer le «torchage» du gaz lors de l’exploitation des puits de pétrole. Ce procédé, qui consiste à bruler le gaz lors de l’exploitation du pétrole, fait perdre énormément de gaz au pays. Ainsi, selon le «Global Gas Flarin Tracker Report 2022», le volume de gaz torché au Nigeria durant l’exercice 2021 s’élève à 6,63 milliards de m3. La mise en place du gazoduc devrait pousser les autorités nigérianes à accélérer leur politique de «zéro torchage» en exploitant le gaz issu de l’exploitation du pétrole de manière rentable.

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Si le Nigeria dispose d'atouts importants pour augmenter très fortement sa production et ses exportations de gaz, le gazoduc sera aussi alimenté par les autres pays de la région qui disposent d’importantes ressources découvertes au cours des dernières années et qui devraient entrer en production à partir de 2023.

C’est le cas du Sénégal et de la Mauritanie. Selon les dernières évaluations, les réserves du champ GrandeTortue/Ahmeyim (GTA), à cheval à la frontière entre les deux pays, sont évaluées à 1.400 milliards de m3 de gaz.

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L’exploitation de ce gaz devrait débuter d’ici quelques mois, au plus tard début 2023. Les opérateurs du GTA -le britannique British Petroleum et l’américain Kosmos Energy- ont accéléré la réalisation du projet afin de le livrer rapidement et tirer profit de l’embellie actuelle des cours du gaz.

Et à l’horizon 2026-2027, quand les phases 2 et 3 seront achevées, le champ GTA produira annuellement 10 millions de tonnes de GNL, soit 6 milliards de m3 de gaz. Vu leur faible consommation de gaz, du fait de leurs populations peu nombreuses (17 millions d'habitants pour le Sénégal et 5 millions pour la Mauritanie), au niveau de ce seul projet, les deux pays auront un potentiel à l'export de 5 milliards de mètres cubes via le gazoduc.

Et selon les estimations, l’exploitation du gaz va générer pour les deux pays des recettes estimées entre 80 et 90 milliards de dollars sur 20 ans.

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En sus, le Sénégal et la Mauritanie ont réalisé chacun d’importantes découvertes de gaz dans leurs propres eaux maritimes. En Mauritanie, au niveau du gisement Bir Allah, Kosmos Energy a découvert un volume de 13.000 milliards de pieds cubes (Tcf) de gaz.

Du Gaz découvert au Ghana et en Côte d'Ivoire

Parallèlement, la Côte d’Ivoire aussi a annoncé en 2021 une importante découverte de pétrole et de gaz par le géant pétrolier italien Eni. Le potentiel est estimé de manière préliminaire entre 1.800 et 2.400 milliards de pieds cubes de gaz. Le pétrolier italien a découvert également au Ghana, dans son bloc offshore Cape Three Points, l’équivalent de 40 milliards de mètres cubes de gaz naturel.

Plusieurs autres découvertes sont annoncées au niveau de la région et sont en cours d’évaluation, notamment au niveau du bassin offshore de l’Afrique de Sud qui s’avère être une région riche en hydrocarbures et qui attire désormais toutes les majors du secteur pétrolier.

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En clair, une fois réalisé, le gazoduc Nigeria-Maroc permettra d'acheminer plusieurs dizaines de milliards de mètres cubes de gaz vers l’Europe de manière compétitive et sure. Ce qui constituerait une aubaine pour les pays de la région et pour les pays européens.

Rappelons que l’accord pour la réalisation de ce méga-projet de gazoduc, fruit d’une vision du roi Mohammed VI du Maroc et du président nigérian Muhammadu Buhari, a été signé en 2016 lors d’une visite historique du souverain marocain au Nigeria. 

Le 09/05/2022 Par Moussa Diop