Gabon. Suspension des réseaux sociaux: le coût social d’une sanction collective

Le 24/02/2026 à 13h03

VidéoPrivés de Facebook, X, Instagram ou encore TikTok depuis le 17 février sur décision de la Haute autorité de la communication (HAC), les Gabonais tentent de survivre dans un espace numérique sous cloche. Entre contournement technique via les VPN et colère des petits commerçants, la mesure suscite un vif débat sur la balance entre ordre public et libertés individuelles.

Elles sont devenues invisibles, mais pourtant plus présentes que jamais dans le quotidien des Libreville. Depuis près d’une semaine, les applications de réseaux sociaux sont fortement perturbées ou absentes des écrans de téléphone.

Le 17 février dernier, la Haute autorité de la communication (HAC) a ordonné leur suspension «jusqu’à nouvel ordre», invoquant une «atteinte à la cohésion sociale, à la stabilité des institutions de la République et à la sécurité nationale». Des arguments officiels qui peinent à convaincre une population poussée à la débrouillardise numérique.

Dans les rues de la capitale, l’incompréhension domine, mais souvent nuancée par la nécessité de rappeler le cadre légal. C’est le cas de Pierre Mintsa, syndicaliste, qui pose une limite claire entre liberté et abus. «Liberté ne signifie pas libertinage. Liberté ne signifie non plus liberticide. La liberté d’expression existe au Gabon mais elle est consacrée par notre loi fondamentale. Les auteurs des propos haineux sont connus, il faut les poursuivre en justice. Nous voulons de la libre expression mais sans abus.» Pour lui, la sanction ne devrait pas être collective, mais ciblée contre ceux qu’il qualifie de fauteurs de trouble.

Pourtant, derrière ces justifications se pose une question juridique: une telle coupure massive est-elle fondée en droit? Maître Gilles Lepebe, Juriste, est formel. Pour lui, la forme et le fond de la décision posent problème. «Les réseaux sociaux contribuent à l’accès et à la diffusion de l’information telle que prescrite par l’alinéa 2 de l’article 14 de notre Constitution. Il faudrait que la mesure soit nécessaire pour que la restriction qui est apportée à la liberté de communiquer soit légale. La mesure doit également être proportionnelle au trouble que l’on veut prévenir. Or, quand la HAC se prononce en disant ”suspension des réseaux sociaux” sans préciser lesquels... Il y a là un problème de proportionnalité.»

Mais au-delà du débat juridique et politique, c’est le quotidien de milliers de petits entrepreneurs qui en est affecté. Privés de leurs vitrines virtuelles, beaucoup voient leur activité s’effondrer. Yves-Marco, vendeur d’habits en ligne, témoigne, amer. «D’habitude, je passe mes journées à poster des photos des nouveaux arrivages sur WhatsApp et Instagram, c’est là que mes clientes me trouvent. Depuis le 17 février, c’est le désert. J’ai perdu plus de la moitié de mon chiffre d’affaires. On nous dit de payer nos impôts, d’être des entrepreneurs, mais on nous coupe l’herbe sous le pied du jour au lendemain. C’est notre gagne-pain qu’on enterre.»

Face à ce silence numérique, les internautes gabonais ont rapidement réagi. Dès les premières heures de la suspension, les téléchargements d’applications VPN (réseaux privés virtuels) ont explosé. Ces logiciels, qui permettent de masquer sa localisation et de faire croire que l’on se connecte depuis l’étranger, sont devenus le sésame indispensable pour retrouver une once de liberté de communication.

Mais cette parade technique est déjà dans le viseur des autorités. Selon de nombreux témoignages concordants, les régulateurs auraient intensifié ces derniers jours le brouillage des protocoles utilisés par les VPN. «Ça marche par intermittence, témoigne un étudiant sous couvert d’anonymat. Le matin, ça passe, mais en fin de journée, plus personne ne peut se connecter. On dirait qu’ils jouent au chat et à la souris avec nous.»

Alors que le pays est suspendu à une éventuelle levée de la mesure, le fossé se creuse entre une volonté affichée de maintien de l’ordre et la réalité d’une population qui voit dans ces coupures une entrave à ses droits fondamentaux autant qu’à sa survie économique. La HAC, elle, reste silencieuse, maintenant sa décision «jusqu’à nouvel ordre».

Par Ismael Obiang Nze (Libreville, correspondance)
Le 24/02/2026 à 13h03