Dans la grande salle du Kigali Convention Center, la parole circule librement, sans retenue mais dans un climat de respect. Pour la 20ème fois depuis sa création, l’Umushyikirano — le dialogue national rwandais — a réuni responsables politiques, acteurs du secteur privé, représentants de la société civile et simples citoyens autour d’un même principe: rendre des comptes publiquement et confronter les ambitions du pays à la réalité du terrain.
Même à distance, depuis l’ensemble des districts et via les plateformes numériques, les Rwandais ont été invités à participer à cet exercice collectif. Le format de la rencontre est pensé pour élargir l’espace du débat bien au-delà des murs de la salle, grâce aux réseaux sociaux et aux interventions en ligne, permettant à la parole citoyenne de s’exprimer sans intermédiaire.
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«Nous organisons ce dialogue national pour la 20ème fois. Chaque rassemblement génère des discussions qui ont un impact réel et visible sur le développement de notre pays», a déclaré le président Paul Kagame, soulignant que ces échanges débouchent sur des actions concrètes et mesurables. Le chef de l’État a rappelé que, selon les rapports officiels, des millions de Rwandais sont sortis de la pauvreté ces dernières années, résultat d’une gouvernance fondée sur la redevabilité, la rigueur et l’exécution.
Au-delà des discours institutionnels, l’Umushyikirano s’est distingué par la prise de parole directe des citoyens. Cette année, Trésor Gashonga, jeune entrepreneur à la tête d’Inshuti Foods, une entreprise spécialisée dans la transformation du piment, a interpellé plusieurs ministres sur les difficultés rencontrées par les jeunes porteurs de projets, notamment dans l’agro-industrie: accès au financement, coûts logistiques, problématiques de packaging et manque de compétitivité régionale. Une intervention qui illustre la vocation première de cette plateforme: permettre aux citoyens de poser leurs questions sans filtre, devant le président et les membres du gouvernement. Dans la foulée, les responsables concernés ont pris la parole pour détailler les pistes de solutions envisagées.
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Même dynamique du côté des industries créatives. L’artiste Bruce Melodie a plaidé pour une meilleure monétisation des plateformes numériques, estimant que la musique et, plus largement, les contenus culturels peuvent devenir de véritables moteurs de croissance, à condition de disposer d’un cadre adapté. Un plaidoyer en phase avec la volonté affichée des autorités de diversifier l’économie nationale, alors que les services et l’économie créative occupent une place croissante dans le PIB du pays. À la suite de cette intervention, la ministre des TIC a détaillé les actions engagées par son département pour répondre à ces enjeux, devant le chef de l’État et l’opinion publique.
Vue de l’extérieur, cette pratique à la fois exigeante et participative intrigue autant qu’elle inspire. «Ce message s’adresse à chaque individu, pas seulement aux responsables politiques», estime Sophie Tchatchoua, directrice générale de Canal+ Rwanda. Pour cette franco-camerounaise, l’Umushyikirano dépasse largement le cadre institutionnel: «La reddition des comptes, le sens des responsabilités et la vision sont des principes que nous devons également appliquer dans nos entreprises.» Des valeurs qui, selon elle, pourraient inspirer bien au-delà du secteur public et trouver un écho dans d’autres pays africains.
Umushyikirano: un levier de transformation durable
Au-delà de l’expression citoyenne, l’Umushyikirano s’inscrit dans une stratégie nationale plus large de transformation. Les résultats issus des éditions précédentes montrent des progrès significatifs dans la création d’emplois — avec plus de 370.000 emplois générés par des ateliers communautaires — et l’engagement de la diaspora dans des projets économiques, avec des investissements dépassant 35 millions de dollars dans divers secteurs.
Le président Paul Kagame lors de l'Umushyikirano 2026.. N. Fraterne/Le360 Afrique
Plus encore, certaines initiatives nées du dialogue national, comme le programme «Une vache par famille» (Girinka), ont eu des impacts durables sur la réduction de la pauvreté et l’amélioration des revenus des ménages.
Vingt ans après son lancement, l’Umushyikirano s’impose ainsi comme un outil central de gouvernance participative au Rwanda. Un espace où ambitions nationales, préoccupations citoyennes et exigences de résultats se rencontrent publiquement — et que certains observateurs voient déjà comme un modèle exportable sur le continent africain.









