Aide financière à autrui. Libreville: aux frontières diffuses de l’entraide sociale

Le 24/02/2026 à 14h30

VidéoÀ Libreville, comme dans de nombreuses capitales africaines, la question des sollicitations financières au sein de la famille et de l’entourage reste un sujet tabou. Entre la pression sociale, la reconnaissance éternelle envers les aînés et la nécessité d’une gestion rigoureuse de ses propres finances, de nombreux actifs marchent sur un fil, tiraillés entre le cœur et la raison.

C’est un sujet qui fâche, mais dont on ose rarement parler ouvertement. Les «sollicitations financières», ces demandes d’aide émanant de la famille élargie, des amis et collègues, constituent un défi quotidien pour une grande partie des travailleurs africains.

Loin d’être un simple problème de chiffres, cette épineuse question relève avant tout d’un conflit émotionnel. Nombreux sont ceux qui mesurent l’impact négatif de ces multiples sollicitations sur leur santé financière, mais qui, submergés par un mélange de culpabilité, de reconnaissance et de devoir moral, peinent à opposer un refus.

Dans les rues de Libreville, ce malaise trouve un écho particulier. Pour Aimée, employée du secteur privé, l’aide apportée aux parents relève d’une gratitude naturelle, mais elle admet que cette générosité a ses limites: «On le fait par reconnaissance parce que ce sont eux qui nous ont mis au monde. Mais si j’ai déjà les charges, je vais arrêter d’aider les parents.» Son témoignage illustre le dilemme contemporain du travailleur urbain, tiraillé entre la solidarité familiale traditionnelle et les réalités budgétaires de la vie moderne.

Ce sentiment d’obligation morale est poussé encore plus loin par certains, pour qui l’inaction serait quasi coupable. Wilfried Pendy, agent public, exprime avec force cette idée: «Les parents nous ont aidés depuis notre naissance. Alors si on n’aide pas nos parents, je ne vois pas qui on pourra aider. Si on n’aide pas ses parents, on est coupable.»

Une opinion partagée par Bervy Kabongo, étudiant, qui envisage déjà son futur rôle de soutien avec un sens du devoir inflexible: «Dans la logique, il faut forcément aider ses parents. Si je travaille, je ne me vois pas refuser de l’aide à ma mère parce que c’est elle qui m’a mis au monde. C’est une obligation.»

Face à ces discours qui lient l’aide financière à une dette de vie inexorable, une voix plus nuancée apporte un éclairage sociologique. Rodrigue Ekang Mvé, électrotechnicien, propose une grille de lecture plus large, distinguant deux catégories de parents. Selon lui, «il y a ceux qui font des enfants parce qu’ils veulent les faire. Cette catégorie recherche d’abord leur propre réussite sociale et tient à ce que leurs enfants réussissent aussi.» Une approche vertueuse qui contraste avec une autre réalité, plus crûment exprimée: «Et d’autres qui font les enfants en espérant qu’ils les relèvent, parce que, pardonnez moi de l’expression et c’est la vérité, ils ont déjà raté leur vie.» Cette analyse met en lumière la complexité du phénomène, où la solidarité se mêle parfois à une forme de reproduction des précarités.

Alors, comment naviguer entre ces attentes sociétales souvent écrasantes et la préservation de son propre équilibre financier? Les experts en gestion des finances personnelles sont formels: la clé réside dans la planification. Tenir un budget n’est pas un acte de repli sur soi, mais un outil d’émancipation. Il permet de connaître sa capacité réelle d’aide sans mettre en péril ses propres obligations.

La générosité, valeur fondamentale, doit elle aussi être cadrée. Loin de les inhiber, il s’agit de l’intégrer comme une rubrique à part entière dans ses comptes. Comme pour le logement, l’alimentation ou l’épargne, le montant alloué à la solidarité doit être défini en fonction de ses capacités réelles. Cette discipline financière agit comme un garde-fou.

Car sans cette rigueur, le risque est grand de tomber dans des «pièges émotionnels» aux conséquences potentiellement désastreuses à long terme. Répondre à toutes les sollicitations par devoir ou par culpabilité, c’est accepter de compromettre sa propre sécurité financière, et par extension, sa capacité à être un soutien durable pour ses proches.

À Libreville comme ailleurs, le débat reste ouvert, mais une certitude émerge: pour bien aider les autres, encore faut-il apprendre à se préserver soi-même.

Par Ismael Obiang Nze (Libreville, correspondance)
Le 24/02/2026 à 14h30