C’est l’heure où la ville semble retenir son souffle, avant de lâcher prise dans un élan de ferveur et de partage. Direction la grande mosquée Hassan II, un édifice majestueux dont les haut-parleurs lancent l’appel à la prière Maghreb, celle du coucher du soleil.
À ses abords, les rassemblements commencent timidement. Des nappes sont étendues à même le sol. L’air, soudainement, ne sent plus l’essence des embouteillages, mais embaume le riz au gras, la bouillie sucrée et les dattes moelleuses.
Ici, la foi n’a pas de prix et le partage pas de frontières. Abdal, un fidèle au regard doux, contemple les premiers arrivés du soir. «L’islam parle de communauté. Quelle que soit votre origine, il n’y a pas de distinction», nous confie-t-il, résumant en une phrase l’esprit des lieux.
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Conformément à la sunna, les recommandations du prophète Mohammed, les plus généreux offrent ce qu’ils ont de meilleur. Dans de grandes marmites fumantes, on puise de quoi redonner vie à un organisme éprouvé par près de treize heures d’abstinence. Une gorgée d’eau fraîche, une datte et le corps se réveille doucement.
Mais le véritable rituel ne fait que commencer. Après la prière, l’organisation est rodée: par petits groupes de dix, les fidèles s’assoient en cercle. Le repas devient communion. On se présente, on échange un sourire, on partage la même écuelle. Dans ce moment suspendu, les clivages sociaux, ethniques ou générationnels s’évanouissent.
À quelques minutes de là, le décor change. Nous posons nos pas dans le quartier Montagne Sainte, un secteur plus populaire et proche du grand marché Mont Bouet de Libreville. C’est ici, au cœur de l’effervescence commerçante, que se dresse la mosquée Cheikh Ahmadou Bamba.
L’ambiance y est différente, plus dense, presque théâtrale. Les fidèles, comme aspirés par un aimant spirituel, dévalent les ruelles pour rejoindre l’édifice. On y croise l’échoppe du marchand de jus qui plie boutique, la vendeuse de beignets qui ferme son étal, tous happés par l’appel à la prière.
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Dans cette mosquée, l’initiative est salutaire, presque vitale. Mohamed Bachir, un jeune fidèle, le confirme avec émotion: «Beaucoup parmi nous sont célibataires. En venant ici, ils retrouvent la nourriture grâce à l’initiative salvatrice de collecte de dons pour le carême.»
Ici, pas de restaurant cher ni de famille à proximité. La mosquée fait office de foyer. «Tous ces dons viennent des bonnes volontés qui agissent ainsi au nom d’Allah», ajoute-t-il, désignant les montagnes de victuailles offertes par les commerçants du marché voisin et les habitants du quartier.
Pourquoi tant de générosité? Cheikh Guèye, le porte-parole de la mosquée, nous éclaire avec une sagesse ancestrale. Il nous reçoit alors que le soleil plonge derrière les toits de tôle. «Le carême est une recommandation divine parmi les 5 piliers de l’Islam. Allah l’a décrété pour que les fortunés puissent vivre ce que les pauvres dépourvus de moyens vivent. C’est-à-dire la faim et la soif.»
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Sa voix grave couvre le brouhaha des fidèles qui s’installent. Il nous rappelle que le jeûne n’est pas seulement une privation, mais une leçon d’empathie. En ressentant la faim, le croyant apprend à donner. Et à Libreville, cette leçon prend vie deux fois par jour: une fois dans la ferveur solitaire du jeûne et une fois dans la joie collective du partage.
Alors que la nuit tombe sur la capitale gabonaise, toutes les mosquées ne font plus qu’une. Elles incarnent la même lumière. Celle d’une communauté unie, où le geste simple de tendre un verre d’eau devient un acte de foi, et où le ramadan, plus qu’un rituel, devient le ciment d’une ville.



