Libreville. Racket policier, flambée des carburants: la vraie bourse du prix d’un trajet en taxi

Gabon

Le 18/10/2026 à 09h15

Combien coûte un trajet en taxi? A cette simple question, personne ne semble avoir de réponse. Dans la capitale, le prix change en fonction de l’heure de la journée, de la tête du client, du prix du carburant et... du nombre de contrôles policiers «où l’on doit toujours laisser quelque chose».

Il est à peine 8 heures du matin à Libreville. Au carrefour Rio, dans le 3e arrondissement, la file d’attente s’étire sur des dizaines de mètres. Des élèves, des fonctionnaires, des commerçantes se pressent, guettant l’arrivée improbable d’un véhicule aux couleurs rouge et blanc.

Pourtant, les taxis passent, mais ne s’arrêtent pas, ou alors pour annoncer un prix qui fait tressaillir «500 francs pour le centre-ville».

Un tarif officiel? Personne ne semble plus savoir ce que cela signifie. La délibération municipale de 1999 fixant le prix du transport urbain à 100 francs n’a jamais été abrogée, mais elle appartient aujourd’hui à un passé lointain.

Malgré la multiplication apparente des sociétés de transport et des véhicules en circulation, le coût du déplacement dans le Grand Libreville reste un casse-tête insoluble pour une grande partie de la population.

Les prix varient non seulement d’un opérateur à l’autre, mais aussi d’un client à l’autre, d’une heure à l’autre, transformant chaque trajet en une négociation épuisante.

Le carburant et le racket, les deux mamelles de la hausse

Sur le macadam défoncé de l’ancienne gare routière, transformée en vaste zone de commerce anarchique où les véhicules se garent dans un chaos indescriptible, les chauffeurs ne cachent pas leur exaspération.

Ben Boudzanga, conducteur de taxi-bus, le dit sans détour: «Le vrai problème, c’est le carburant. Tant qu’il sera cher, nous aussi on augmentera les prix. Avant, le litre était à 850 francs CFA, aujourd’hui il dépasse les 1.000 francs.» Une réalité qui pèse lourdement sur des recettes déjà amputées par d’autres fléaux.

A la flambée des prix à la pompe s’ajoute une pression invisible mais tout aussi réelle: celle des contrôles policiers. Marlone Maganga, chauffeur de taxi, résume la situation avec une franchise désarmante: «Il suffit juste que le coût du carburant revienne à la norme pour qu’on baisse aussi à notre niveau. Puis il y a des contrôles de police qui nous ponctionnent les recettes journalières. À chaque poste, il faut toujours laisser quelque chose. En retour, on taxe ça sur le prix du transport.»

Un racket qui, selon les syndicats, représenterait des sommes considérables, prélevées quotidiennement sur le dos des usagers.

L’école de la débrouille

Pour les plus jeunes, la situation est encore plus cruelle. Arsène Meyo, élève, incarne cette génération sacrifiée sur l’autel de la mobilité. «Mon souhait est que le Président de la République réactive le système de transport scolaire. Parce que nous sommes obligés de disputer les taxis le matin avec la population. Ce qui fait qu’on arrive toujours en retard aux cours à défaut de marcher sur de longues distances.»

Dans les quartiers populaires comme Rio, où les infrastructures routières sont souvent défaillantes et les chantiers interminables, marcher n’est pas une option, c’est une nécessité qui empiète sur le temps d’apprentissage.‌

L’ombre de la Sogatra et l’espoir d’une régulation

Dans ce désordre organisé, certains voient dans l’État le seul recours possible.

Lionel Matsaka, usager, attend beaucoup de la future société de transport issue de la fusion entre la Sogatra et Transurb. «Tant que la nouvelle société de transport qui fusionne Sogatra et Transub ne voit pas le jour, ça va être difficile de régler ce problème. Il faut juste officialiser la nouvelle société d’État.» Un espoir toutefois fragilisé par les turbulences sociales que traverse actuellement la Sogatra, où les arriérés de salaires et les incertitudes liées à la fusion menacent de paralyser un peu plus le secteur.

Mais pour le journaliste Christ Oyame, la solution est peut-être plus simple qu’il n’y paraît, enfouie dans les archives de la mairie. «À l’époque où Paul Mba Abessolo était maire de Libreville, feu Pierre Amoughe Mba, 1er adjoint au maire, avait pris un arrêté municipal qui fixait le transport urbain à 100 francs. Je n’ai pas souvenance qu’il y ait eu un nouvel arrêté abrogeant l’ancien. Alors, il suffit de l’appliquer et le problème est réglé. Mais apparemment, ce n’est pas le cas. C’est un peu tout le monde qui fait ce qu’il veut.»

Une jungle urbaine

Cette absence de cadre réglementaire effectif a transformé le transport urbain librevillois en une jungle où la loi du plus fort, ou du plus audacieux, prévaut.

À Rio comme à la gare routière, des véhicules aux plaques européennes fraîchement débarquées du port d’Owendo se mêlent aux taxis officiels, sans payer les mêmes taxes ni respecter les mêmes règles, créant une concurrence déloyale qui tire les prix vers le haut tout en maintenant les recettes des «vrais» chauffeurs vers le bas.

Les autorités municipales, conscientes du problème, avaient pourtant tenté de rappeler à l’ordre les transporteurs il y a quelques années, en exigeant le respect de la délibération de 1999. Mais sur le terrain, l’application reste lettre morte. Les usagers, eux, continuent de subir de plein fouet cette inflation silencieuse. Une course de la gare routière au PK12 peut coûter 500 francs à l’aller et 400 au retour, sans aucune justification logique, si ce n’est l’humeur du chauffeur ou l’urgence du passager.

En attendant une hypothétique révolution du transport urbain, les Librevillois continuent de se lever aux aurores, non pas pour éviter les embouteillages, mais pour tenter de trouver un taxi qui acceptera de les emmener au travail ou à l’école sans les dépouiller de leur salaire journalier. Dans les rues de la capitale gabonaise, la mobilité est devenue un privilège, et le simple fait de se déplacer un combat de chaque instant.

Par Ismael Obiang Nze (Libreville, correspondance)
Le 18/10/2026 à 09h15