À Libreville, les mots sont forts. «Des délinquants traversent les frontières avec des œuvres gabonaises contrefaites et les déversent à chaque veille de rentrée scolaire sur le marché local», dénonce Paul Dioumossi, secrétaire général du Syndicat national des revendeurs d’ouvrages éducatifs et culturels (SYNROCE).
«Le syndicat est en train de lutter avec acharnement contre la piraterie», avance Alexandre Nziengui, président du SYNROCE, qui ne mâche pas ses mots: «la détermination des uns et des autres fera en sorte que nous trouvions des solutions face à ce phénomène de piratage. C’est vraiment inacceptable quand on sait que d’autres pays ont déjà gagné cette bataille. On se demande ce qui se passe au Gabon».
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«C’est vraiment une chaîne. Autant moi je vends, autant les éditeurs reçoivent aussi en partie de l’argent qui est le fruit de leur travail. Il faut qu’on se mette debout contre ce fléau de la piraterie», souligne Vicha Eyene, libraire.
Et Sylvie Ntsame, présidente des éditions Ntsame, lance un appel solennel: «c’est pour cela que nous lançons un appel aux plus hautes autorités. Nous demandons la protection effective des droits d’auteur. Les créateurs doivent pouvoir vivre de leur travail.»
Un manuel scolaire vendu à 5.000 exemplaires sur les 80.000 imprimés
Derrière les discours, des chiffres qui donnent le vertige. Pour l’année scolaire 2025-2026, les Éditions Ntsame ont imprimé cinq manuels de sixième, dans le cadre de la réforme du système éducatif gabonais. Chaque ouvrage a été tiré à 80.000 exemplaires. Total: 400.000 livres.
Combien ont trouvé preneur par les circuits légaux? Entre 5.000 et 6.000. Le reste? Des copies contrefaites, vendues jusque dans les gares routières de Libreville, avec couvertures, tampons et factures parfaitement imités. Dans les salles de classe, un constat s’impose: sur dix livres entre les mains des élèves, deux seulement sont authentiques.
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Le phénomène n’est pas artisanal. Il est organisé. Des réseaux transfrontaliers alimentent le marché gabonais à chaque rentrée. Et lorsque les enquêteurs remontent la piste, les têtes pensantes ont déjà quitté le territoire. Deux employés interpellés ont été relâchés. L’impunité, ici, n’est pas une hypothèse. C’est une réalité.
Si le livre scolaire cristallise aujourd’hui l’attention, il ne faut pas s’y tromper.
La musique gabonaise et le cinéma national subissent le même sort depuis des années, souvent dans l’indifférence générale. Une étude consacrée aux industries culturelles dans la zone CEMAC le confirme: au Gabon, le secteur musical est «dominé par le marché informel et la piraterie». Une autre analyse classe le pays parmi ceux dont les industries culturelles ont «un potentiel économique» mais souffrent d’«infrastructures défaillantes et d’un faible investissement public».
Le cas de la musique est édifiant. Un exemple récent secoue le milieu: celui du groupe gabonais Intime, dont une chanson a été reprise dans des églises à travers la francophonie sans que les auteurs touchent un centime.
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Pire: leur nom a été effacé des crédits. Ce n’est pas seulement une spoliation morale. C’est une perte financière sèche, répétée à chaque diffusion.
Dans l’audiovisuel, le tableau n’est pas plus reluisant. En juin 2026, la Haute Autorité de la Communication (HAC) et le groupe Canal+ se sont rencontrés en urgence pour discuter de l’impact des sites IPTV et des plateformes de streaming illégales. Canal+ a présenté un système automatisé de détection de piratage, déjà déployé en Côte d’Ivoire, au Mali, au Togo et au Bénin.
Mais son efficacité au Gabon dépend d’une coopération avec les fournisseurs d’accès internet locaux. Une coopération qui tarde.
Le ministre de l’Économie numérique, Mark-Alexandre Doumba, a reconnu le problème: le piratage fait perdre «des revenus essentiels aux producteurs, distributeurs et créateurs». Conséquence directe: «désinvestissement, menace sur l’emploi, ralentissement du secteur audiovisuel.»
Des lois existent, mais personne ne les applique
Le Gabon n’est pas un désert juridique en matière de droit d’auteur. Dès 1987, une loi (n° 1187) a posé les bases de la protection des œuvres et des droits voisins. Le pays a adhéré à la Convention de Berne, aux traités de l’OMPI. Les textes prévoient des perquisitions, des saisies, des dommages-intérêts, jusqu’à des peines d’emprisonnement.
Alors pourquoi le piratage prospère-t-il ? Parce que la loi existe sur le papier, mais pas dans les faits. Parce que la charge de la preuve et de la poursuite repose sur les créateurs eux-mêmes. Or, comment une petite maison d’édition peut-elle financer une enquête transnationale? Comment un musicien indépendant peut-il traquer les diffuseurs illégaux de son œuvre sur plusieurs continents?
L’Union des écrivains du Gabon, par la voix d’Éric Joël Bekalé, demande au gouvernement «d’agir, en commençant par la loi». Janvier Nguema Mboumba, figure du monde littéraire, réclame «des actes forts» pour rassurer les professionnels. Mais les actes, pour l’instant, se font attendre.
Combien le Gabon perd-il chaque année à cause du piratage? Nul ne le sait. Aucune étude consolidée n’existe.
Aucun organisme public ne publie de données régulières. Cette absence est en elle-même un symbole: l’État ne mesure pas le phénomène, donc il ne le prend pas au sérieux.
Pourtant, l’enjeu dépasse la seule question des revenus perdus. Il touche à la souveraineté culturelle. Quand un élève gabonais étudie dans un manuel contrefait, il apprend aussi une leçon silencieuse: celle que la création n’a pas de valeur. Quand un artiste voit son œuvre pillée sans recours, il intègre un message: produire ne nourrit pas son homme.
Un choix de société
Le Gabon est à la croisée des chemins. D’un côté, il renforce sa cybersécurité, investit dans des data centers souverains, parle de stratégie numérique nationale. De l’autre, il laisse sa culture se faire piller sans réaction coordonnée.
La question n’est pas seulement juridique. Elle est politique. Elle est économique. Elle est identitaire.
Sylvie Ntsame le dit avec une simplicité désarmante: «Les créateurs doivent pouvoir vivre de leur travail.»
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Cette phrase devrait être une évidence. Au Gabon, en 2026, elle ressemble encore à une revendication.
Les éditeurs, comme, les musiciens et les cinéastes avant eux, ont lancé l’alerte. Ils ont interpellé le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema. Ils attendent une réponse. Pas des promesses. Des actes. Car si rien ne change, ce n’est pas seulement le livre gabonais qui disparaîtra. C’est toute une génération de créateurs qui renoncera. Et avec elle, une part de l’âme du pays.
