Togo: Tesprit ou l’art de recycler des vies d’enfants sans visage

Œuvres de l'artiste Foli Kossi Gérard Tete, dit Tesprit

Le 04/10/2026 à 16h13

VidéoEn langue mina, «dzimakplao» désigne à la fois les enfants de la rue et les... tongs. Il n’en fallait pas plus à l’artiste Tesprit pour redonner leur dignité aux premiers en recyclant les secondes. Sur la toile de cet autodidacte, les errances enfantines sont figées, sans visage mais transmettent bien de récits sur la solitude vécue au milieu de la foule. Une démarche artistique, sociale et environnementale portée par des œuvres exposées en Afrique et en Europe. Découvertes.

Ce que d’autres jettent est devenu sa signature. Foli Kossi Gérard Tete, dit Tesprit, compose ses tableaux avec des morceaux de tongs usagés, découpés et assemblés couleur par couleur. Un procédé qui l’a mené jusqu’à une galerie parisienne dès 2022. Pourtant, cet autodidacte né en 1994 a d’abord été peintre.

«Au début, j’utilisais la peinture pour réaliser mes œuvres. Mais étant artiste, il faut que je puisse me démarquer. Donc, je me suis penché sur l’utilisation des semelles de tongs, appelées dzimakpla», explique Tesprit.

Au Togo, le mot dzimakpla désigne aussi les enfants livrés à la rue. Ce sont eux que Tesprit représente sur ses toiles, qu’il croise sur les décharges où il se fournit.

À Lomé, le plastique se répand jusqu’aux plages: en juillet 2025, une seule opération de nettoyage a permis d’en ramasser près de deux tonnes.

«Je suis en train de contribuer à l’assainissement de l’environnement en ramassant les semelles. Il m’arrive parfois de demander aux enfants de ma décharge de récupérer pour moi les tongs usagés en échange de quoi, je leur viens en aide».

Grâce aux semelles, l’artiste a fait bien du chemin. Dans une villa de Lomé, Tesprit présente «Figures de l’instant»: des portraits d’inconnus croisés dans la rue, sans visage, sur un fond de tongs réduites en poudre. Pour l’artiste, chaque semelle garde la trace de celui qui l’a portée.

«Ces semelles de tongs sont chargées d’empreintes. Je dis d’habitude que mes œuvres sont une bibliothèque, parce que les personnes qui ont porté ces tongs ont laissé leurs histoires. C’est tout un assemblage d’histoires que je fais pour réaliser les œuvres», explique l’artiste plasticien.

L’œuvre de Tesprit laisse à chacun le soin de s’y projeter. Devant certains portraits, des visiteurs disent reconnaître un père, un oncle.

Une démarche qui a d’abord séduit Oksana Zhudina Bogo, qui accueille l’exposition à Lomé. «Quand j’ai rencontré Tesprit, j’ai été impressionnée par les choses qu’il fait, parce que c’est complètement inhabituel. J’ai déjà vu beaucoup de choses, mais c’est quelque chose qui m’a ouvert à un nouveau genre d’œuvres d’art», souligne pour sa part Oksana Zhudina Bogo, fondatrice de l’espace d’exposition.

Après de nombreuses expositions en Afrique, l’artiste a bénéficié de trois expositions personnelles à Paris (Galerie Mathilde Le Coz, 2022), à Accra (Galerie Soview, 2021) et à Lomé (Institut français du Togo, 2021). L’une de ses œuvres a été sélectionnée pour le projet Swatch x you et emprunte ses motifs à la célèbre montre suisse.

Actuellement, Tesprit expose désormais chez lui. Et chaque semaine, il retourne sur les décharges ramasser de nouvelles semelles. Autant de pas anonymes qu’il continue de transformer en portraits.

Par Steve Costa Midjola
Le 04/10/2026 à 16h13