«Allez! Au boulot!», harangue un officier de l’armée congolaise quand deux des jeunes femmes qu’il surveille lâchent leurs outils pour un instant de pause.
Mégapole de près de 17 millions d’habitants dénuée d’infrastructures de traitement des déchets, Kinshasa croule sous les détritus abandonnés dans ses rues, ses caniveaux et ses rivières.
Après avoir publiquement fustigé à plusieurs reprises l’insalubrité de la capitale, le président congolais Félix Tshisekedi a décidé en mai de faire appel aux travailleurs du Service national pour nettoyer Kinshasa.
Le Service national, structure militaire créée en 1997 et placée sous l’autorité de la présidence, vise notamment à réinsérer dans la société les tristement célèbres «kulunas», ces gangs de jeunes qui terrorisent les habitants de Kinshasa, à l’issue d’une formation «militaire, technique et civique», selon son site internet.
En juin, plusieurs centaines de «bâtisseurs», comme ils sont surnommés, ont ainsi fait leur apparition dans les rues de Kinshasa, vêtus de combinaisons bleues et de bottes jaunes facilement identifiables.
En quelques semaines, les grandes artères ont retrouvé un semblant de propreté. L’initiative a été largement saluée par les habitants.
«Aujourd’hui, la ville est devenue propre, ça nous fait énormément plaisir», se réjouit Richard Edambe, habitant des abords du rond-point Victoire, où une cinquantaine de «bâtisseurs» sont à pied d’œuvre.
Le rond-point «était très sale, des sacs et bouteilles plastiques étaient partout, les caniveaux étaient bouchés et on n’arrivait pas à bien respirer», raconte Auguy Bayaya, taxi-moto. «Heureusement, les bâtisseurs sont venus mettre de la discipline.»
Violences
Dotés d’un statut de paramilitaires, rémunérés et recrutés selon des critères flous, ces anciens délinquants présumés se sont rapidement distingués par des méthodes musclées.
Quand les «bâtisseurs» approchent, «les gens ont peur de jeter les déchets», s’enthousiasme Kevin Mwembwe, un autre habitant du quartier.
Les coupables d’incivilités s’exposent à des représailles immédiates - et parfois violentes.
Dans la commune de Bandalungwa, un passant qui a eu récemment le malheur de traverser la rue à l’endroit où des «bâtisseurs» s’attelaient au nettoyage a été immédiatement interpellé, et sommé de balayer avec eux. Devant son refus, ils lui ont asséné plusieurs coups de bâtons pour l’obliger à exécuter sa corvée, sous les yeux d’un correspondant de l’AFP.
Les vidéos d’abus présumés commis par les paramilitaires se sont multipliées sur les réseaux sociaux ces dernières semaines: des commerçants chassés de la voie publique, leurs affaires confisquées, des habitants brutalisés...
Dès que les «bâtisseurs» s’éloignent, «la communauté reprend ses habitudes, car elle ne comprend pas l’importance des actions menées», constate Eric Ndilu, environnementaliste spécialisé dans la gestion de l’assainissement urbain.
Les marchés illégaux, cibles privilégiées des opérations du Service national, se sont promptement réinstallés à l’écart des grandes artères.
«L’indiscipline est le résultat de la pauvreté extrême et d’un manque d’infrastructures» dans une ville dénuée de poubelles publiques, explique Albert Malukisa, chercheur à l’institut congolais Ebuteli.
Selon lui, les «bâtisseurs» ne font que «déplacer le problème», faute de centre de traitement où acheminer les déchets ramassés.
Tensions politiques
«Assainir la ville, c’est toute une politique», mais «aujourd’hui, on n’est même pas capable d’estimer la quantité de déchets que produit Kinshasa chaque jour», déplore Eric Ndilu. Cet entrepreneur à l’origine d’un projet de poubelles connectées, qui peine à voir le jour faute de financements, fustige une gestion généralement «chaotique» de l’assainissement urbain, souvent motivée par des «considérations politiques».
La présence des paramilitaires dans les rues inquiète également certains observateurs, alors que l’opposition prévoit de manifester contre un projet de changement de la Constitution qui pourrait ouvrir la voie à un troisième mandat au président Tshisekedi.
«Le pays va connaître de fortes tensions politiques, principalement à Kinshasa», et «si la police est débordée, il est évident qu’ils vont faire appel au Service national», estime Albert Malukisa.
Selon Emmanuel Cole, défenseur des droits des prisonniers, certains «bâtisseurs» ont été recrutés par «népotisme ou tribalisme», en particulier parmi les Luba, l’ethnie du chef de l’Etat.
«En principe, ce sont des gens qui ont bénéficié d’une amnistie ou d’une liberté conditionnelle, mais certains ont été directement envoyés au camp (militaire où ils suivent leur formation) sans passer par la prison» ni par un tribunal, et «sans faire de distinction entre les kulunas et les autres», assure-t-il.
Un responsable du ministère de la Justice a affirmé à l’AFP qu’aucune recrue du Service national n’a jamais été présentée à un juge.
Contactés par l’AFP, des responsables du Service national n’ont pas donné suite.
