Le nouveau ministre algérien des Finances, Mohamed Lamine Lebbou, nommé il y a à peine une semaine, a publié un communiqué relatif aux transferts des recettes des compagnies aériennes étrangères, les rassurant du transfert dans un «délai de 24 heures» de leurs recettes bloquées. «Toute demande de transfert de recettes remplissant les conditions requises et déposée auprès de l’établissement bancaire concerné est traitée dans un délai ne dépassant pas 24 heures».
Mieux, le ministère demande aux compagnies concernées par les blocages de fonds à le contacter par téléphone et/ou par mail afin de permettre aux services concernés «d’examiner la situation et de prendre les mesures appropriées pour la régler dans les meilleurs délais». Et pour montrer son engagement à régler ce problème qui a terni l’image de l’Algérie à l’international, le ministère des Finance explique qu’il «poursuit son travail en coordination avec les établissements bancaires et l’ensemble des parties concernées afin de garantir la bonne exécution de ces opérations et de prendre en charge, dans les meilleurs délais toute difficulté qui pourrait être signalée».
Cette réaction vigoureuse du nouveau ministre des Finances qui est allé jusqu’à donner les numéros de téléphones directs aux compagnies aériennes pour contacter ses services soulève bien de questions.
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Pourquoi cette volonté subite de régler le problème de blocage de fonds alors que les compagnies aériennes et l’Association du transport aérien international (IATA) n’ont cessé d’interpeller les autorités algériennes jusqu’ici sans succès?
Une chose est sure, le ton du communiqué du ministère des Finances montre clairement qu’il y a panique à bord et une volonté de régler ce problème qui étrangle certaines compagnies aériennes étrangères.
Le risque que certaines d’entre elles suspendent leurs liaisons avec l’Algérie, avec des conséquences néfastes sur la destination n’est pas à écarter. Ce d’autant que le pays est toujours frappé par le maintient de la suspension des vols d’Emirates et doit faire face à l’annonce d’Air Canada d’arrêter ses vols à destination du pays à partir de 2027.
Sachant que les compagnies aériennes desservant l’Algérie sont peu nombreuses (Air France, Transavia, Turkish Airlines, TunisAir, Qatar Airways, Saudi Airlines, Vueling, Volotea…), Alger craint que certaines des plus affectées par ces blocages ne décident de déserter la destination.
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Il faut rappeler que les montants des fonds des compagnies aériennes bloqués par l’Algérie sont importants. En décembre 2025, selon les données de l’IATA, l’Algérie figurait à la peu enviable première place mondiale .
À cette date, le pays bloquait 307 millions de dollars sur un total mondial de 1,2 milliard, devançant les six pays de la zone Franc CFA d’Afrique centrale (179 millions de dollars bloqués) et le Liban (138 millions de dollars). Ce montant n’était que de 178 millions de dollars au 1er juin 2025, soit une progression de 72,47% en un peu plus de six mois.
Face à l’augmentation des montants bloqués par l’Algérie, attribuable à une exigence d’approbation par le ministère du Commerce, en plus des exigences de documentation, l’IATA avait demandé au gouvernement algérien d’éliminer ces processus et exigences inutilement imposés aux compagnies aériennes. Toutefois, cette demande était restée lettre morte jusqu’à la sortie du ministère algérien des Finances.
Une situation surprenante pour un pays pétrolier qui se targue de disposer des réserves de changes importantes. Figurer sur la liste de l’IATA des pays bloquant les fonds des compagnies aériennes est déjà une tare et en occuper le premier rang ternit non seulement l’image du pays à l’international, mais prouve une fois de plus que la mal-gouvernance est une réalité crue dans ce pays.
Le blocage des fonds des compagnies aériennes par Alger n’est pas un phénomène récent et a même contribué à fragiliser la compagnie aérienne française Aigle Azur dont l’Algérie représentait l’essentiel du chiffre d’affaires. En 2015, Aigle Azur affichait près de 25 millions d’euros de recettes bloquées en Algérie. Une situation qui a pesé sur sa trésorerie et contribué à sa faillite en 2019.
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Rappelons que les fonds bloqués, selon l’IATA qui compte dans ses rangs environ 370 compagnies aériennes qui assurent près de 85% du trafic aérien mondial, désignent les recettes perçues par les compagnies aériennes générées par la vente de billets et de services de transport aérien dans un pays donné, mais qui ne peuvent être rapatriées en dollars américains en raison des contrôles des changes, de pénuries de devises ou d’obstacles réglementaires.
Le rapatriement de ces fonds est essentiel pour couvrir les dépenses auxquelles ces compagnies font face (achat de carburant, maintenance, location d’avions…) et qui sont facturées en dollar. Les retards et les blocages de fonds constituent une violation des traités internationaux et des accords bilatéraux.
Et au-delà, ces immobilisations de fonds exposent les compagnies aériennes à des risques énormes. En bloquant les fonds, un pays expose les compagnies aériennes étrangères au risque de change. En effet, les recettes générées par la vente de billets et d’autres services, dont le fret, étant libellées en monnaies locales, leur blocage durant une période plus ou moins longue peut entrainer des risques de dépréciation monétaire.
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Á titre d’exemple, si une monnaie locale perd 20% de sa valeur vis-à-vis du dollar durant la période d’immobilisation des fonds, la compagnie aérienne subit une perte financière directe lors de l’opération de change en billet vert. Ce qui ne manquera pas de grever ses résultats financiers.
Par ailleurs, pour faire face au blocage des fonds, certaines compagnies parmi les plus exposées, sont obligées de recourir à l’emprunt pour couvrir leurs dépenses en attendant le déblocage de leurs fonds. Seulement, cet endettement génère des frais financiers supplémentaires qui amoindrissent les recettes une fois recouvrées. Enfin, les fonds bloqués ne peuvent pas être réinvestis par les compagnies aériennes qui souhaitent moderniser leurs flottes, étendre leurs réseaux,…
Selon l'IATA, à fin octobre 2025, plus de 1,2 milliard de dollars de fonds des compagnies aériennes étaient bloqués par des gouvernements. Dix pays d’Afrique et du Moyen-Orient concentrent 89% du total des fonds bloqués.. DR
Face à ces pays qui bloquent les fonds des compagnies aériennes, les transporteurs sont obligés d’intégrer ce risque dans leur planification. Et si la «prime de risque liée à la connectivité» est jugée importante, cela peut conduire une compagnie aérienne à prendre des mesures à l’égard du pays qui immobilise ses fonds. Cela peut se traduire par la hausse des tarifs des billets et la réduction des fréquences des vols. Ces mesures peuvent aller jusqu’à la suspension et même la suppression pure et simple de la destination.
Un phénomène qu’avait connu le Nigeria en 2020 avec un blocage de fonds des compagnies aériennes étrangères qui avait atteint 850 millions de dollars dans un contexte de crise de devises qu’avait connue le pays. Une situation qui avait poussé des compagnies aériennes comme Emirates à suspendre temporairement leurs liaisons avec le pays.
En 2024, face aux nombreuses conséquences, Abuja avait fini par régler l’ardoise qu’elle devait aux compagnies aériennes. Payés rubis sur l’ongle, ces transporteurs avaient décidé de rétablir la connectivité normale du pays avec le reste du monde.
Deux années plus tard, Alger s’est résolue à adopter la démarche du Nigeria dans le souci de s’éviter les répercussions néfastes sur les voyages, le tourisme, le transport de marchandises et la stabilité des emplois.




