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Algérie: le gouvernement procède à une «dévaluation déguisée» du dinar

Mise à jour le 22/12/2020 à 17h41 Publié le 21/12/2020 à 15h42 Par Moussa Diop

#Economie
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#Algérie : Le dinar algérien continue de s’effriter par rapport à l’euro et au dollar. En laissant sa monnaie filer, les autorités algériennes, qui ont toujours refusé les directives du FMI, dévaluent le dinar en douce. Seulement, sans réformes structurelles, cette dévaluation n’aura pas d’effets escomptés.

Le Fonds monétaire international (FMI) a toujours fait figurer parmi ses recommandations la dévaluation du dinar algérien jugé très surévalué. Toutefois, au nom d’une soi-disant souveraineté de sa politique monétaire, l’Algérie, qui affichait, il faut le souligner, une certaine aisance financière grâce au cours du baril de pétrole, a toujours opposé un niet à cette recommandation.

Toutefois, la situation a depuis changé dans le sillage de la chute des cours du baril de pétrole à partir de fin 2014.

Il s’agit d’une politique voulue par les décideurs politiques et concrétisée de manière douce par les autorités monétaires. Ainsi, sur les cinq dernières années, le cours de change d’un dollar est passé de 80 dinars en 2015 à 120 dinars en 2019, soit une dépréciation de 50%. Le rythme de la baisse du dinar face au billet vert s’est poursuivi depuis le début de l’année avec une dépréciation de 10,15% à 132,20 dinars pour un dollar.


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Vis-à-vis de l’euro, la dépréciation est également plus forte. Une unité de la monnaie unique européenne s’échangeant actuellement contre 161,43 dinars algériens.

Et malgré cette forte dépréciation du dinar durant ces six dernières années, les experts avancent que la monnaie algérienne est toujours fortement surévaluée. Selon plusieurs experts, le dinar était surévalué de 25% par rapport au dollar au début de l’année, donc avant la pandémie du Covid-19. Avec les effets de celle-ci sur l’économie algérienne, un dollar devrait valoir dans les 175 dinars à fin 2020. On est encore loin de ce taux de change.

A noter qu’au niveau du marché parallèle, véritable baromètre du taux de change du dinar algérien par rapport aux principales devises (euros, dollars, livre sterling, etc.), le dinar s’est très fortement déprécié. Ainsi, l’euro s’échange contre 213 dinars algériens alors qu’un dollar vaut 173 dinars au niveau du marché de square Port-Saïd.


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Une dépréciation du dinar devrait connaître une nouvelle envolée avec l’espoir de l’ouverture des frontières suscitée par le début des campagnes de vaccination en Europe et donc d’une forte demande en devises de la part des touristes algériens.

De même, la poursuite de la dégringolade des réserves de change va accentuer la dépréciation du dinar. En effet, les réserves en devises du pays qui avaient atteint 194 milliards de dollars en 2013, devraient tomber à 44,2 milliards de dollars à fin 2020, selon le loi de finances complémentaire. Toutefois, pour le FMI et le Trésor français, ces réserves devraient tomber beaucoup plus bas à respectivement 33,8 et 36 milliards de dollars en 2020. Pis, ces institutions tableraient sur une valeur située entre 12 et 15 milliards de dollars à fin 2021. En clair, l’Algérie devrait dès fin 2021 flirter avec des réserves ne couvrant qu’à hauteur de 4 mois de ces importations en biens et services.

Conséquence de cette baisse drastique des réserves de change qui supportent le dinar algérien, la dépréciation du dinar sera beaucoup plus conséquente. Ainsi, certains économistes prédisent un taux de change de 200 à 220 dinars pour un euro à fin 2021, au niveau de la cotation officielle. En ce temps, il faudra autour de 300 dinars pour un euro au niveau du marché parallèle.


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Une chose est sûre, avec un déficit externe dépassant largement les 3% du PIB et des réserves en chute libre, l’arrêt de la dépréciation du dinar face aux devises étrangères n’est pas envisageable. Au contraire, la poursuite de celle-ci est même envisagée par les autorités dans les lois de finances 2021 et 2022 avec des dépréciations de 5% de la monnaie locale vis-à-vis du dollar.

Avec ces dépréciations, les autorités comptent soigner les déséquilibres financiers du pays. Cette dépréciation va contribuer à augmenter la fiscalité pétrolière, la fiscalité douanière et les bénéfices que va verser la Banque d’Algérie au Trésor. Avec un dinar faible, les recettes fiscales tirées des exportations des hydrocarbures sont artificiellement gonflées via le truchement du taux de change bouchant ainsi une partie du trou du déficit budgétaire abyssal consécutif des effets de la crise sanitaire, de la chute des recettes des exportations des hydrocarbures et des mesures politiques populistes du président Abdelmadjid Tebboune en ces temps de crise avec les augmentations du salaire minimum et la suppression de l’IRG sur les salaires inférieurs à 30.000 dinars. Reste que le déficit budgétaire est si abyssal que ce mécanisme ne va résorber qu’une infime partie du déficit.

Selon le FMI, celui-ci devrait représenter 20% du PIB du pays en 2020, soit le plus important au niveau de la zone Arique du Nord et Moyen-Orient.


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Ensuite, la dépréciation du dinar, en rendant les importations plus chères, peut contribuer à freiner celles-ci et réduire du même coup le déficit externe, toute chose étant égale par ailleurs. Ainsi, cette dévaluation déguisée devrait logiquement encourager la production locale. Seulement, à cause de la faiblesse de l’appareil productif local, la facture des importations ne se réduit que par des décisions politiques d’interdiction d’importations de biens du fait de l’absence d’alternatives pour le consommateur algérien. En effet, plus du tiers des biens de consommation du pays sont importés. Il s’agit souvent d’importations incompressibles dont les interdictions d'importation se traduisent par des pénuries graves. Comme c'est le cas actuellement avec les médicaments.  

Ainsi, en dehors de l’effet budgétaire minime, cette dévaluation déguisée ne risque pas d’avoir les retombées escomptées. En dépréciant fortement sa monnaie, Alger devrait aussi faire accompagner cette opération par une série de réformes structurelles à même d’améliorer l’environnement des affaires et stimuler la production locale via les investissements locaux et étrangers. Ce n’est qu’ainsi que le pays allait freiner une partie des importations et espérer diversifier sa production et ses exportations hors hydrocarbures.


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En l’absence de ces réformes structurelles, les retombées de ces dévaluations déguisées ne seront pas perceptibles. Par contre, cette forte dépréciation du dinar va créer un effet inflationniste, sachant qu’une partie très importante des biens de consommation du pays est importée. Ainsi, le citoyen algérien est durement pénalisé par cette politique gouvernementale qui joue avec la variable monétaire pour masquer ces carences et déficits et ne pas apporter des réponses sous forme de reformes structurelles à même de mettre l’économie algérienne sur les rails d’une croissance durable et saine de peur d’un mécontentement populaire qui n’a été arrêté que par la pandémie du Covid-19.

Seulement, les marges de manœuvre du gouvernement algérien se sont amenuisées au cours de ces dernières années. A cause de la crise financière, l’Algérie qui a réduit à néant son Fonds de régulation des recettes (FRR), le fonds souverain du pays, en englutissant 40 milliards de dollars en trois ans (2014-2017), dans l’optique d’acheter la paix sociale à coups de subventions et d’achats de conscience, n’a plus les moyens pour faire face à la grogne sociale, calmer le Sars-Cov-2 (une souche du coronavirus) et qui pourrait exploser au cas où le gouvernement serait tenté de réduire certains acquis, notamment les subventions sur de nombreux produits.


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Or, avec des avoirs extérieurs qui s’amenuisent de manière inquiétante, le gouvernement n’a d’autres choix que de recourir à l’endettement extérieur après l’échec de la «planche à billets» pour préserver ses avoirs en devises et soutenir sa monnaie. Et c’est ce risque de tomber dans les griffes du FMI que craignent les dirigeants algériens qui ne veulent pas «renier leurs convictions», même s’il faut sacrifier la population et le développement d’un pays aux potentialités énormes.

Le 21/12/2020 Par Moussa Diop