Matières premières: l’Afrique face à la volatilité des marchés et l’impératif d’une rupture économique

Mine de cobalt au Maroc.

Le 07/01/2026 à 15h05

Au premier semestre 2025, l’indice des matières premières africaines publié par Afreximbank révèle moins qu’une dynamique conjoncturelle qu’un diagnostic structurel. Derrière la stabilité apparente de l’indicateur global se dessine une géographie économique fragmentée, exposée aux chocs exogènes et encore largement privée de la valeur qu’elle produit.

À première vue, le recul limité de 1,4%, remarque le rapport de l’Afreximbank African Commodity Index (AACI), qui note que ce recul s’établit à 191,1 points à fin juin 2025 contre 193,9 points fin 2024, pourrait suggérer une relative résilience des marchés africains des matières premières. Cette lecture serait toutefois incomplète. L’évolution semestrielle de l’indice masque une instabilité marquée, avec un pic atteint dès janvier à 207,2 points, suivi d’un décrochage progressif jusqu’à 185,6 points fin mai, avant un léger redressement en juin.

Cette volatilité n’est pas un simple artefact statistique. Elle traduit la sensibilité persistante des économies africaines à une combinaison de facteurs exogènes entre tensions géopolitiques, dérèglements climatiques, ajustements monétaires internationaux et recomposition des chaînes de valeur mondiales. Autrement dit, l’indice raconte moins une trajectoire linéaire qu’un enchaînement de secousses, dont l’Afrique demeure davantage le récepteur que l’initiateur.

En contraste avec la performance des métaux précieux, le sous-indice progresse de près de 25% au premier semestre, porté par l’envolée historique du cours de l’or, qui signe sa meilleure performance semestrielle depuis un demi-siècle, selon le rapport. Valeur refuge par excellence, l’or bénéficie également d’achats soutenus des banques centrales.

L’Afrique, pourtant, demeure en retrait dans la captation de cette dynamique car le continent compte parmi les premiers producteurs mondiaux, notamment au Ghana, en Afrique du Sud ou au Soudan. Grâce à la transformation locale, la monétisation des réserves et les instruments de financement adossés à l’or restent limités. Cependant, la hausse des prix se traduit ainsi davantage par un surcroît de valeur à l’export que par un levier de financement endogène.

Le cobalt quant à lui illustre une ambivalence comparable. Dominée à plus de 70% par la République démocratique du Congo, Afreximbank estime que la production mondiale bénéficie d’un resserrement de l’offre, lié au durcissement des contrôles sur l’exploitation artisanale et à des interruptions de production en Chine. Les stocks mondiaux eux tombent à des niveaux historiquement bas, tandis que la demande des fabricants de batteries demeure soutenue.

Là encore, l’essentiel de la valeur ajoutée se reconstitue en aval, hors du continent grâce à une dynamique qui est plus équilibrée du côté des métaux de base. Pour le sous-indice, il progresse de 184,4 à 213,8 points entre fin 2024 et juin 2025, tiré principalement par le cuivre, métal stratégique de la transition énergétique, précise le rapport.

La demande liée aux réseaux électriques et aux véhicules électriques se heurte à des contraintes d’offre persistantes, notamment en Afrique centrale et australe, où les pénuries d’électricité, les congestions portuaires et les retards logistiques limitent l’augmentation des volumes exportés .

L’aluminium enregistre des gains plus modérés, souligne le rapport, car soutenus par l’intérêt pour des matériaux à faible empreinte carbone et par l’émergence d’investissements en aval en Afrique du Nord, en particulier au Maroc et en Égypte. Ces initiatives restent toutefois ponctuelles au regard du potentiel continental, notamment dans un contexte où la bauxite africaine continue d’être massivement transformée hors d’Afrique.

Le zinc, en revanche, sous-performe. Afreximbank signale ici une faiblesse de la demande mondiale dans la construction et la galvanisation, conjuguée à une production soutenue des fonderies chinoises, pèse sur les prix, malgré des perturbations minières locales en Afrique australe. Ce décalage rappelle que la richesse géologique ne garantit ni stabilité des revenus ni montée en gamme industrielle.

Énergie: abondance de ressources, pénurie de maîtrise

Le recul de plus de 6 % du sous-indice énergétique constitue l’un des principaux freins à la performance globale de l’AACI. Le marché pétrolier est resté dominé par une logique de surabondance, alimentée par des exportations russes supérieures aux anticipations, une production non-OPEP robuste et un assouplissement progressif des quotas de l’OPEP+. Les tensions géopolitiques, notamment au Moyen-Orient, n’ont provoqué que des sursauts temporaires des prix. Ainsi, le gaz naturel offre un contrepoint partiel, car les températures hivernales plus rigoureuses ont soutenu la demande au premier trimestre, entraînant un rebond des prix, notamment aux États-Unis.

En Europe, la stabilisation du marché reflète une moindre concurrence asiatique pour les cargaisons de GNL. Pourtant, l’Afrique reste marginale dans ces arbitrages, faute d’infrastructures intégrées de liquéfaction, de transport et de stockage.

Le paradoxe est connu mais persistant, indique Afreximbank alors que le continent détient plus de 7% des réserves mondiales prouvées de pétrole, près de 80 % des produits pétroliers consommés en Afrique sont importés. Cette dépendance renforce les vulnérabilités budgétaires et extérieures, tout en privant les économies locales des effets d’entraînement industriels.

Pour l’agriculture, la force des volumes, la faiblesse de la valeur sont l’expression la plus directe de la dépendance africaine aux cycles climatiques et aux marchés mondiaux avec un repli de 12,5% du sous-indice agricole. Les bonnes récoltes globales et l’amélioration des conditions météorologiques ont pesé sur les prix du café, du cacao, du sucre ou de l’huile de palme, malgré le poids prépondérant de l’Afrique dans certaines filières, notamment le cacao, dont elle assure environ 75 % de la production mondiale .

La baisse des cours du café intervient dans un contexte de surplus mondial, après une hausse de la production africaine de plus de 12% lors de la campagne 2023-2024., souligne le rapport. Le cacao, quant à lui, varie entre amélioration des arrivages en Afrique de l’Ouest et craintes sanitaires, tandis que la demande industrielle montre des signes d’essoufflement.

Cette volatilité agricole renvoie à des faiblesses structurelles bien identifiées notamment les pertes post-récolte élevées, fragmentation des marchés, insuffisance des infrastructures de stockage et de transformation, obstacles non tarifaires au commerce intra-africain. En dépit de volumes considérables, l’Afrique capte moins de 10 % de la valeur mondiale de ces chaînes.

Pour l’écart des prix, ou la géographie de la dépendance, la comparaison entre l’AACI et le Bloomberg Commodity Index souligne une réalité dans laquelle l’Afrique subit des fluctuations plus marquées et des phases baissières plus prononcées, en raison d’une concentration sectorielle et géographique de ses exportations. Cette vulnérabilité se matérialise également dans l’écart croissant entre les prix mondiaux et les prix à l’exportation africaine, notamment pour le cacao et le cuivre, où les exportateurs africains demeurent structurellement preneurs de prix .

Le premier semestre 2025 ne livre pas seulement un état des marchés. Il pose une question stratégique. L’Afrique continuera-t-elle à gérer la volatilité comme une fatalité conjoncturelle, ou choisira-t-elle d’en traiter les causes structurelles ? Le rapport d’Afreximbank insiste sur les leviers disponibles dont l’industrialisation adossée aux matières premières, intégration régionale via la Zone de libre-échange continentale africaine, développement d’instruments financiers liés aux commodities et renforcement des chaînes de valeur intra-africaines .

Par Mouhamet Ndiongue
Le 07/01/2026 à 15h05