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Côte d’Ivoire: gérant de cabine téléphonique, un placebo contre le chômage

Mise à jour le 18/01/2017 à 14h43 Publié le 18/01/2017 à 14h21 Par notre correspondant à Abidjan Georges Moihet

#Société
cabine téléphonique
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#Côte d’ivoire : Ils sont déscolarisés ou diplômés d’universités et de grandes écoles. Ces jeunes Ivoiriens avaient espéré ouvrir une cabine téléphonique juste le temps de trouver un «vrai boulot». Mais ils ont du déchanter. Avec le temps, l’activité a fini par être l’unique alternative pour tenter de survivre.

Dans les rues de la capitale ivoirienne et même dans les hameaux les plus reculés du pays, la cabine téléphonique installée en bordure de route fait partie du paysage. Une pancarte et une petite table en bois, un individu installé juste à côté sur un banc. Ces installations de fortune apparaissent quasiment tous les 50 mètres le long des rues et des ruelles.

Les premières cabines sont apparues au milieu des années 1990 avec l’avènement du téléphone mobile. Il s’agissait alors de particuliers installés dans des magasins devant lesquels il fallait faire la queue pour passer un appel. «C’était une grande innovation. Nous avons une culture de l’oralité en Afrique, et ça valait mieux qu’un courrier postal qui pouvait prendre des semaines avant d’arriver à destination», se rappelle Moussa Dosso, la soixantaine passée.

Les tarifs à l’époque étaient de 500 francs CFA (0,8 euros) la minute. Les prix ont chuté progressivement pour atteindre entre 50 et 25 FCFA la minute aujourd’hui. La baisse des prix est allée de pair avec la démocratisation du téléphone mobile début 2000 et la multiplication des cabines. Mais c’est à partir de 2002, avec le déclenchement de la rébellion et la crise économique qui s’en est suivie, que la ruée vers la cabine téléphonique s’est accentuée.


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«Nous pourrions parfaitement jouer le rôle d’agents de renseignement. Je sais beaucoup de choses sur les habitants du secteur. Qui fait quoi, qui trompe son conjoint, qui a des soucis financiers ou des problèmes de famille et même qui a des activités louches. Mais on a aussi une conscience professionnelle mon gars», confie en éclatant de rire Simon, la trentaine avec un BTS en Finance Comptabilité en poche.       

Au fil du temps, des relations de confiance se créent avec ces jeunes qui finissent, pour certains, par gagner la sympathie de «boss». «Il y en a certains qui ont eu du boulot grâce à ces relations. Moi, j’ai un contact qui me permet d’avoir de temps à autre un contrat d’agent temporaire dans une usine en zone industrielle», explique Simon. Le jeune homme, au chômage depuis 2009, vit avec une conjointe et un enfant. Assis près de sa pancarte, il a devant lui une petite caisse où sont rangés des paquets de cigarettes vendues à l’unité, et des friandises. Juste à côté, sa compagne, sous un hangar, propose de l’attiéké au poisson grillé. «On s’organise comme on peut pour s’en sortir. Je donne en plus des cours à domicile généralement les après-midi où elle me relaie», souligne-t-il.


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«Pour moi, ma cabine c’était juste un passe-temps, dans l’optique de trouver mieux. Mais avec le temps, on prend de l’âge sans réelle perspective d’emploi. Je passe tout le temps des concours administratifs sans succès. Je me trouve donc ici», nous confie Oumar, titulaire d’une maîtrise en sociologie depuis 7 ans, qui a installé devant sa cabine une table sur laquelle sont étalés des journaux, une autre activité qui vient en complément.

D’autres qui ont un peu plus de moyens, ont pu ouvrir un magasin en tôle pour faire du transfert d’argent ou vendre des appareils téléphoniques. Ceux qui ont des formations en informatique ou en électronique, font de la réparation d’appareils portables en appoint.

«On va faire comment?»

Cette occupation nourrit-elle son homme? «Les opérateurs du secteur ont mis à mal cette activité qui emploie des dizaines de milliers voir des centaines de milliers de jeunes dans tous le pays, même dans les endroits les plus reculés du pays. Ils proposent des bonus à leurs clients qui viennent juste faire des transferts de crédits d’appels et donc passent de moins en moins leurs communications dans les cabines. Et même avec le mobile money, les clients peuvent directement acheter du crédit sur leur compte mobile. Et pire, ces compagnies réduisent nos marges», regrette Serge Yao, titulaire d’une licence en économie.


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«Si l’Etat était soucieux de nous autres, il aurait empêché ou limité les activités des compagnies mobiles par exemple, au niveau des transferts d’unité via mobile money et veiller à ce qu’on ne réduise pas nos marges. C’est le seul truc avec lequel on peut se débrouiller pour tenter de survivre. La cabine téléphonique peut être une activité à part entière si l’Etat se décide à organiser ce secteur», préconise-t-il.

La réalité est que du fait de ces innovations, la cabine est de moins en moins rémunératrice. Les marges concédées par les compagnies sont passées d’environ 10% à 4 à 5% sur les recharges. Il faut donc vendre 100.000 FCFA (152,4 euros) de crédit téléphonique pour avoir un bénéfice de 4.000 FCFA (6,1 euros). «Dans la journée je vends en moyenne autour de 20.000 Fcfa de crédit téléphonique. Toute une journée en bordure de route sous la chaleur, faisant le boulot de ces multinationales pour si peu! Ce n’est pas juste mais on va faire comment?», se désole Stéphane Assale. Ce dernier réalise une recette journalière qui oscille entre 25.000 et 30.000 FCFA (appels compris)  pour une marge d’un peu moins de 2.000 FCFA, soit un peu plus de 3 euros.


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«Je suis installé à un bon carrefour et j’ai la chance de vivre encore avec les parents. Donc avec 60.000 FCFA (91,5 euros) en moyenne par mois ça va pour moi, ce qui n’est pas le cas de beaucoup d’amis qui ont vraiment du mal à s’en sortir», explique le jeune homme qui a décroché son BTS en communication il y a deux ans.

En novembre dernier, les gérants de cabine avaient entrepris de baisser le rideau durant trois jours pour exiger des compagnies une hausse de leur marge. Le mouvement plus ou moins bien suivi n’a pas suffit à impressionner ces multinationales.

En attendant que la croissance économique ivoirienne ne génère suffisamment d’emplois, beaucoup de jeunes diplômés devront continuer de se contenter d’une activité qui a probablement encore de longs jours devant elle. A moins que les entreprises du secteur ne parviennent à resserrer un peu plus les marges, au point de porter un coup fatal à ce qui est quasiment devenue une profession.


Le 18/01/2017 Par notre correspondant à Abidjan Georges Moihet

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