La Turquie en Afrique: comment les investissements directs étrangers structurent sa diplomatie offensive

En 2024, 23 projets greenfield turcs ont été annoncés en Afrique.

Le 03/04/2025 à 16h31

Avec 23 projets greenfield annoncés en 2024, la Turquie accélère ses investissements directs étrangers en Afrique visant l’énergie, la santé et le textile. Une stratégie renforcée par son réseau d’ambassades.

Alors que les tarifs douaniers de Trump fragilisent les exportations africaines vers les États-Unis, la Turquie renforce son influence via des IDE stratégiques dans l’énergie et la santé, offrant une alternative aux logiques Est-Ouest.

Depuis le lancement de sa stratégie africaine en 1998, la Turquie a méthodiquement tissé des liens économiques et diplomatiques avec le continent africain. Si les échanges commerciaux, notamment les exportations d’armes, attirent l’attention, les investissements directs étrangers (IDE) turcs jouent un rôle central dans l’affirmation de son influence.

Avec un record de 23 projets greenfield annoncés en 2024, Ankara déploie une approche combinant rentabilité économique, impact social et projection géopolitique, comme le relève dans un récent article fDi Intelligence, service spécialisé du Financial Times dédié à l’analyse et à la promotion des investissements directs étrangers (IDE). Entendez par investissement greenfield «une forme d’investissement direct à l’étranger dans laquelle l’entreprise réalise de nouvelles installations dans le pays tiers. Les installations créées peuvent tout aussi bien être des usines de production que des bureaux, des points de vente ou des centres de logistique.»

Si les IDE turcs mettent en avant un certain nombre de secteurs d’activité, il ne faut pas occulter le fait que la Turquie renforce parallèlement son empreinte militaire en Afrique, via des exportations d’armes (drones Bayraktar) et des accords de coopération sécuritaire. Son interventionnisme, notamment en Libye ou en Somalie illustre une stratégie duale: développement économique d’un côté, militarisation de l’autre.

Des actions, perçues comme une ingérence par certains, qui risquent de saper la crédibilité d’Ankara comme partenaire «neutre.» En effet, pour des pays africains déjà fragilisés par l’instabilité, cette approche pourrait créer des dépendances sécuritaires contraires aux principes affichés de coopération Sud-Sud.

Analysons comment ces IDE structurent une influence durable, en dépassant la simple logique transactionnelle.

Les IDE comme outils d’intégration aux chaînes de valeur mondiales

Les IDE turcs en Afrique ne se limitent pas à des calculs financiers. Selon Fatih Yücel, conseiller d’entreprise et membre du conseil d’affaires Malaisie-Turquie de Deik, «la Turquie considère les IDE sortants comme un outil stratégique pour accroître les interactions avec les parties prenantes des chaînes de valeur mondiales». Cette vision se matérialise par des projets sectoriels ciblés: usines textiles en Égypte, équipements médicaux au Nigeria, ou centrales solaires en Zambie. Ces investissements, souvent situés dans des secteurs à fort impact socio-économique, permettent à la Turquie de s’ancrer dans des écosystèmes locaux tout en répondant à des besoins structurels.

En 2024, pour la première fois, les projets turcs hors d’Europe ont dépassé ceux sur le Vieux Continent. Une réorientation qui selon fDi Intelligence reflète une volonté de diversification géopolitique, renforcée par un contexte international marqué par les tensions sino-américaines et les réductions d’aides occidentales. Ali Ahmadi, directeur chez ReshapeRisks, souligne que «les pays cherchant à se prémunir des influences exclusives des États-Unis et de la Chine perçoivent les investissements turcs comme un moyen de diversifier leur pool d’investisseurs

Pour ce qui est des secteurs stratégiques dans le viseur, les IDE turcs en Afrique ciblent des secteurs clés combinant rentabilité et utilité publique à l’image des projets dans l’énergie (parcs solaires, centrale flottante à gaz de Karpowership au Mozambique) ou la santé (équipements médicaux) qui répondent à des «besoins humanitaires impérieux». Cette dualité- recherche de rendements financiers et sociaux- renforce ainsi la légitimité d’Ankara.

Les entreprises turques s’appuient également sur un avantage compétitif distinct: une base manufacturière compétitive et une position géostratégique entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Des atouts qui permettent de proposer des solutions adaptées aux réalités locales, à mi-chemin entre les standards occidentaux coûteux et les modèles chinois parfois critiqués pour leur manque de transparence.

Middle power: une stratégie d’acteur intermédiaire pragmatique

La Turquie incarne ainsi une middle power agile, capable de tirer profit des crises pour étendre son influence. Natasha Lindstaedt, professeure à l’Université d’Essex, rappelle qu’Ankara «a su exploiter les opportunités créées par les conflits en Syrie ou en Ukraine.» Une flexibilité qui se traduit par une diplomatie économique sans préconditions idéologiques. Contrairement aux puissances occidentales, dont la coopération est souvent assortie de «conditionnalités», la Turquie privilégie un pragmatisme inspiré du modèle chinois, collaborant avec des régimes variés, indépendamment de leur statut démocratique.

Un réalisme qui s’accompagne d’un déploiement diplomatique accru. Avec le troisième réseau d’ambassades et de consulats au monde après les États-Unis et la Chine, la Turquie renforce sa présence en Afrique. Ryan Neelam, du Lowy Institute, y voit le reflet des «ambitions d’Ankara à s’affirmer comme une puissance régionale et globale.» Les missions diplomatiques remplissent une fonction économique clé: accompagner les entreprises turques dans leur implantation, en décryptant les opportunités et les régulations locales.

Au-delà des IDE, la Turquie déploie un soft power structurant. Le Yunus Emre Institute, qui promeut la langue et la culture turques a inauguré en 2024 son premier cours de turc à Bujumbura, au Burundi. Le 15ème sur le continent africain. Ces initiatives culturelles, couplées à des projets d’infrastructures, créent des affinités durables.

L’approche turque contraste avec le retrait relatif des anciennes puissances coloniales. En misant sur des secteurs à forte visibilité (énergie, santé) et en intégrant des dimensions culturelles, Ankara entre dans une logique de « partenariat gagnant-gagnant », perçue comme moins paternaliste que certaines coopérations traditionnelles.

Les écueils

Malgré ces avancées, la stratégie turque en Afrique n’est pas sans écueils. Les tensions avec l’Occident, exacerbées par «l’autoritarisme croissant de Recep Tayyip Erdogan», compliquent son positionnement. A cela s’ajoute le fait que l’éloignement des perspectives d’adhésion à l’UE et les frictions au sein de l’OTAN pourraient, à terme, affecter la crédibilité d’Ankara comme partenaire «neutre

Par ailleurs, la concurrence avec d’autres middle powers (Inde, Émirats arabes unis) et la nécessité de maintenir des rendements économiques satisfaisants dans des marchés parfois instables constituent des défis permanents.

En définitive, l’on pourrait dire que les IDE turcs en Afrique incarnent une stratégie d’influence sophistiquée, mêlant hard et soft power. En capitalisant sur des secteurs clés, un pragmatisme diplomatique et un ancrage culturel, Ankara se positionne comme un acteur incontournable, offrant une alternative aux logiques binaires Est-Ouest. Cependant, la pérennité de cette influence dépendra de sa capacité à concilier ambitions globales, rentabilité économique et stabilité politique interne. Dans un monde multipolaire en recomposition, la Turquie démontre que les middle powers peuvent réécrire les règles du jeu économique et diplomatique.

Stratégie d’influence entre greenfield, drones et partenariats Sud-Sud

Thématiques clésDétails/exemplesActeurs/enjeux
Stratégie Économique23 projets greenfield en 2024 (énergie, santé, textile, etc.). Ex: centrales solaires en Zambie, usines en Égypte.Entreprises turques,
Diplomatie OffensiveRéseau d’ambassades étoffé (3ᵉ mondial), soft power via Yunus Emre Institute.Ambitions géopolitiques, coopération Sud-Sud
Dualité Économique-MilitaireInvestissements couplés à des exportations d’armes (drones Bayraktar) et accords sécuritaires.Risques de dépendance, perception d’ingérence, instabilité régionale.
Positionnement GéopolitiqueStratégie de middle power pragmatique, alternative aux États-Unis/Chine.Diversification des IDE
DéfisTensions avec l’Occident, concurrence (Inde, Émirats, etc.), instabilité des marchés.Crédibilité d’Ankara, rentabilité économique, autoritarisme d’Erdogan.
ImpactsIntégration aux chaînes de valeur mondiales, réponse aux besoins socio-économiques.Renforcement de l’influence turque, logique « gagnant-gagnant ».

Source : fDi Intelligence; global diplomacy Index

Par Modeste Kouamé
Le 03/04/2025 à 16h31