Bank Al-Maghrib vient de publier un Document de Travail intitulé «Monnaie Digitale de Banque Centrale: enjeux et enseignements pour le Maroc», coécrit avec Mohammed Mikou, responsable du Service Recherche Financière à Bank Al-Maghrib; Chaymae Chaoui, Economiste chercheure à Bank Al-Maghrib; et Kamal Lahlou, Economiste chercheur principal à Bank Al-Maghrib.
À l’heure où 93 banques centrales, représentant 76% de la population mondiale et 94% du PIB, sont susceptibles d’émettre une Monnaie Digitale de Banque Centrale (MDBC), ce papier n’est pas un exercice théorique. Il éclaire les trajectoires de plusieurs pays dont le Nigeria, le Kenya, Maurice, l’Égypte et la position singulière du Maroc.
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Le document rappelle que la digitalisation financière s’est accélérée après la Covid-19. Les paiements électroniques, wallets, QR codes, puis les registres distribués (DLT), les cryptomonnaies, les stablecoins et les tokens DeFi ont modifié les usages.
Mais ces innovations charrient des risques: volatilité, protection des consommateurs, fracture numérique, stabilité financière, cybersécurité et pressions environnementales. Les auteurs préviennent: «l’objectif de ce travail est de présenter d’une manière générale le concept de MDBC, ses différents designs et les principaux impacts économiques de son émission.»
Trajectoires de ces cinq pays africains
| Pays | Statut ou initiative | Faits saillants | Enseignement |
|---|---|---|---|
| Nigeria | eNaira émise en 2021 | Design hybride, support compte, anonymat partiel, DLT, plafond, mode offline en faible connectivité, non rémunéré, paiement transfrontalier international | Adoption faible, moins de 1% de la monnaie en circulation: l’émission ne suffit pas; confiance et intégration à l’écosystème financier sont décisives |
| Kenya | Projet CBDC abandonné ou suspendu | Figure aux côtés des États-Unis, Danemark, Japon, Équateur, Finlande et Philippines | Signal de prudence pour les banques centrales africaines |
| Maurice | Régulation ciblée des actifs numériques | Régulations comparables à celles des Bahamas et des Émirats arabes unis | Juridiction africaine qui encadre les actifs numériques |
| Égypte | Projet d’expérimentation transfrontalière avec le Maroc et la Banque mondiale | Réduction des coûts et délais de règlement, interopérabilité, intégration financière régionale | Enjeu majeur pour les transferts des diasporas |
| Maroc | Groupes de travail, Proof of Concept avec le FMI et la Banque mondiale, deux solutions technologiques testées | Architecture hybride à deux niveaux: Bank Al-Maghrib émet, les intermédiaires distribuent et gèrent la relation client et les contrôles de conformité | Faisabilité technique confirmée, mais prérequis lourds et options de design à calibrer |
Source: Bank Al-Maghrib.
Face à cela, les régulateurs renforcent les cadres: loi MiCA en UE, GENIUS Act aux États-Unis, règles FCA au Royaume-Uni, FSA au Japon, MAS à Singapour. Des régulations comparables existent aux Bahamas, à l’Île Maurice et aux Émirats arabes unis. Maurice apparaît donc dans cette cartographie africaine comme une juridiction qui a adopté des règles ciblées sur les actifs numériques.
Le Nigeria a émis l’eNaira en 2021: design hybride, support compte, anonymat partiel, DLT, plafond, mode offline en faible connectivité, non rémunéré, paiement transfrontalier international.
Mais le document est sans ambiguïté: «les niveaux d’adoption demeurent globalement faibles, avec une contribution de moins de 1% à la monnaie en circulation.» L’eNaira illustre que l’émission ne suffit pas ; la confiance du public et l’intégration dans l’écosystème financier sont décisives.
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Le Kenya, lui, figure parmi les pays ayant principalement abandonné ou suspendu leur projet de CBDC, aux côtés des États-Unis, du Danemark, du Japon, de l’Équateur, de la Finlande et des Philippines. Un signal fort pour les banques centrales africaines: la prudence prime. A titre de rappel, c’est en juin 2023 que la banque centrale du Kenya a fait savoir qu’elle ne considère pas l’émission d’une monnaie numérique comme une «priorité absolue», mais elle continuera de suivre l’évolution de la situation afin d’éclairer ses futures décisions en la matière.
L’Égypte, enfin, mène avec le Maroc et l’appui de la Banque mondiale un second projet d’expérimentation sur les paiements transfrontaliers. Les travaux portent sur la capacité des MDBC à réduire les coûts et délais de règlement, à renforcer l’interopérabilité et à favoriser l’intégration financière régionale. Un enjeu majeur pour les transferts des diasporas.
Kenya: le pays figure parmi ceux ayant suspendu ou abandonné leur projet de CBDC, aux côtés des États-Unis, du Danemark, du Japon, de l’Équateur, de la Finlande et des Philippines. Un signal de prudence pour les banques centrales africaines. Émettre une Monnaie Digitale de Banque Centrale (MDBC) n’a rien d’automatique. Le Document de Travail de Bank Al-Maghrib rappelle que le succès dépend d’institutions crédibles, d’infrastructures numériques performantes, d’une capacité d’innovation et d’un développement financier favorable. Le Kenya illustre donc qu’un projet de monnaie digitale peut être suspendu, et que la prudence prime.
Un dirham digital sous conditions
Le Maroc a engagé des groupes de travail, un Proof of Concept avec le FMI et la Banque mondiale, et testé deux solutions technologiques. Le prototype reposait sur une architecture hybride à deux niveaux: Bank Al-Maghrib émet, les intermédiaires distribuent, gèrent la relation client et les contrôles de conformité. Les résultats confirment la faisabilité technique et les avantages d’une architecture modulaire.
Mais les prérequis sont lourds. Le document cite Auer et al. (2023): la probabilité d’atteindre les objectifs augmente avec des institutions crédibles, une infrastructure numérique performante, une capacité d’innovation et un développement financier favorable.
Au Maroc, malgré les stratégies e-Maroc, Maroc Numérique, Maroc Digital et Digital Morocco 2030, des défis persistent: coût des abonnements, couverture haut débit, retard sectoriel, pénurie d’acteurs technologiques, besoin en data centers, cloud et serveurs nationaux.
Le marché des paiements reste contrasté. Plus de 22 millions de cartes en 2024, mais un chèque encore très utilisé et une carte surtout employée pour les retraits. Le cash demeure majoritaire: de 70 milliards de dirhams en 2001 à plus de 500 milliards en 2025.
La bancarisation des particuliers résidents atteint 62%; les jeunes de 15 à 24 ans ne représentent qu’environ 10% des détenteurs. L’informalité pèse environ 30% du PIB et 75% de l’emploi; seuls 2% des chefs d’unités de production informelles ont un compte dédié.
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Le document de travail propose une synthèse des options pour le Maroc: MDBC de détail; support mixte jeton-compte; anonymat partiel modulé selon seuils et KYC; architecture hybride à deux niveaux; plateforme ouverte DLT ou centralisée; plafonds selon identification; mode offline via carte ou USSD; rémunération nulle; paiement transfrontalier potentiellement international, avec interopérabilité euro digital et mBridge. Objectif: concilier inclusion, stabilité bancaire et innovation.
Les auteurs insistent: «une MDBC principalement utilisée comme instrument de paiement et se substituant progressivement au cash aurait des effets limités sur le secteur bancaire.»
En revanche, une MDBC concurrençant les dépôts accroîtrait les coûts de financement, réduirait la rentabilité et altérerait la transmission monétaire. Pour des adoptions modérées, le système bancaire marocain disposerait de marges d’absorption.
La littérature mobilisée pour la production du document de travail est riche. Barrdear et Kumhof (2022) estiment qu’une MDBC pourrait stimuler la croissance d’environ 3% aux États-Unis. Ferrari et al. (2022) montrent, en économie ouverte, des effets de débordement, sorties de capitaux et sensibilité accrue aux politiques étrangères.
Oh et Zhang (2022) établissent une relation en «L» entre informalité et adoption: plus l’économie informelle est faible, plus la MDBC est adoptée. Zhang et Chan (2025) lient l’e-CNY à une réduction de l’évasion fiscale.
Sur la politique monétaire, une MDBC rémunérée renforcerait le canal des taux, mais accentuerait la concurrence avec les dépôts. Murakami et al. (2022) concluent qu’un taux de MDBC inférieur au taux directeur est optimal dans les économies à forte inclusion; un taux plus élevé se justifie là où l’inclusion est faible.
Sur la stabilité, quatre facteurs comptent: rémunération, accès des banques aux marchés, plafonds, structure du marché bancaire. Le risque de «ruées numériques» et le risque cyber sont majeurs. La BCE voit dans une infrastructure publique un mécanisme de secours.
Le Document de Travail le dit clairement: «l’émission d’une MDBC au Maroc constituerait un levier stratégique d’intégration régionale et internationale.» Le dirham digital n’est donc pas une fin technologique.
C’est un projet de souveraineté monétaire, d’inclusion financière, de formalisation progressive et d’intégration africaine. Mais son succès dépendra de l’adhésion des pouvoirs publics, de la maturité des infrastructures, de la cybersécurité et de la confiance des utilisateurs.
Entre le Nigeria qui a émis, le Kenya qui a suspendu, Maurice qui régule et l’Égypte qui expérimente avec Rabat, le Maroc avance avec prudence. Après tout, la monnaie digitale ne vaut que par l’usage réel et la stabilité qu’elle préserve.
Options de design pour le dirham digital au Maroc
| Design | Option potentielle | Objectif |
|---|---|---|
| Type de MDBC | Détail | Favoriser l’inclusion financière, réduire la dépendance au cash, moderniser les paiements |
| Support d’accès | Mixte: jeton-compte | Allier flexibilité d’usage, traçabilité et sécurité |
| Anonymat | Partiel, modulé selon seuils et KYC | Protéger la confidentialité des petits paiements tout en respectant les normes LBC/FT |
| Architecture | Hybride à deux niveaux: Bank Al-Maghrib, banques, fintechs | Préserver la stabilité du système bancaire et stimuler l’innovation privée |
| Infrastructure technologique | Plateforme ouverte et évolutive: DLT ou base centralisée | Permettre l’interopérabilité et une adaptation technologique continue |
| Plafond | Oui, selon le niveau d’identification | Encadrer les flux et limiter la concentration de liquidité |
| Mode offline | Oui, via carte ou USSD | Garantir l’accès aux paiements dans les zones à faible connectivité |
| Rémunération | Non, taux zéro | Maintenir la neutralité monétaire et éviter la désintermédiation bancaire |
| Paiement transfrontalier | Potentiellement international: interopérabilité euro digital, mBridge | Réduire les coûts et délais de transfert, notamment pour les MRE |
Source: Bank Al-Maghrib.



