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Sénégal: la vague de crimes qui change les mentalités

Mise à jour le 24/11/2016 à 13h37 Publié le 24/11/2016 à 13h00 Par notre correspondant à Dakar Ibrahima Diallo

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#Sénégal : La criminalité grandissante –avec neuf meurtres en un mois– a créé un sentiment d’insécurité chez beaucoup de Sénégalais. Dans une société où les portes des maisons n’étaient jamais fermées, c’est tout un mode de vie qui est en train de changer.

Si la violence est inhérente à toute société, au Sénégal, l’insécurité semble avoir pris des proportions inquiétantes au cours des dernières semaines. En effet, neuf meurtres ont été enregistrés en l’espace d’un mois.

Cette triste série a débuté le 25 octobre avec le meurtre, à l’arme blanche, d’un ressortissant chinois, Chung Hung Chen, à Hann Marinas. Deux jours plus tard (le 27 octobre), c’est au tour du taximan Ibrahima Samb de tomber sous les balles d’un «nandité» (individu soi-disant branché) à Ouest-Foire à Dakar. Le 29 octobre, un jeune étudiant, Yankhoba Dramé, a été fauché à Cambérène (Dakar), également par arme blanche, pour une histoire de 100 FCFA (moins d’un euro). Le 3 novembre, un peintre, Khadim Ly, a été tué à Thiaroye, dans la banlieue dakaroise, pour une dose de café.

Comme si cela ne suffisait pas, le 6 novembre, le pharmacien Ibrahima Diallo et son gardien Moustapha Faye ont été lâchement assassinés à Ndioum (région de Saint-Louis, Nord) par des inconnus. Le même jour, une jeune fille, H. Diatta, accouche et étrangle son bébé à Guinaw Rail. Le meurtre de la vice-présidente du Conseil économique social et environnemental (CESE), Fatoumata Mactar Ndiaye, le 19 novembre, le jour même du grand Magal de Touba, a plongé tout le pays dans l'émoi. Mais la funeste série était de loin de s’arrêter, puisque trois jours après, le 21 novembre, c’est autour d’Alfred Antoine d’être tué par son «ami» à Grand Yoff (Dakar).


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Sentiment d’insécurité

Ces meurtres, plus cruels les uns que les autres, ont révolté une grande majorité de Sénégalais, poussant les plus hautes autorités religieuses, coutumières et politiques à les condamner publiquement. L’émotion est si grande que beaucoup de Sénégalais –des hommes politiques, des religieux, des intellectuels ou de simples citoyens– réclament désormais le retour de la peine de mort, retirée du Code pénal en 2004, et son application effective.

Ce débat sur la peine de mort traduit l’inquiétude qui s’est emparée de la société sénégalaise au point de menacer le vivre-ensemble, la fameuse «Téranga» (hospitalité) sénégalaise. Bathy, un habitant de Pikine, à quelques pâtés de maisons où s’est déroulé le meurtre de la vice-présidente du CESE, a raconté à Le360afrique une drôle de scène qui illustre bien ce sentiments d’insécurité: «le dimanche 20 novembre, alors que tout le quartier bruissait de cette affaire, je suis parti au village pour présenter mes condoléances à un parent, quand je suis revenu, aux environs de 1h30 du matin, mon téléphone s'était éteint. Je suis resté 30 mn devant la porte, mes colocataires, qui étaient pourtant réveillés quand j’ai sonné, n’ont pas osé ouvrir. A force d’insister, le seul homme de la maison s’est résigné à ouvrir la porte en prenant bien le soin de me demander à deux reprises ‘’qui est-ce?’’, alors qu’auparavant, il suffisait de sonner une seule fois pour qu’on m’ouvre».


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Une scène étrange pour ceux qui connaissent bien la société sénégalaise où l’étranger ou le voyageur pouvait frapper à n’importe quelle porte, de jour comme de nuit, et être accueilli à bras ouverts. Cette donne est en train de changer, radicalement, surtout avec les récents évènements. Désormais, surtout dans la banlieue dakaroise, rares sont ceux qui osent sortir dans la rue à partir de 22 heures. «J’ai vraiment peur. Dans ce pays on peut maintenant vous ôter la vie au coin de la rue, à tout moment et pour un rien», s’alarme Mme Bâ, une dakaroise, mère de trois enfants. Même s’il n’existe pas de statistiques sur la question, il est clair que pour beaucoup de Dakarois, la sécurité est la priorité des priorités.

Le gouvernement tente de rassurer la population

Conscient de cette inquiétude, le gouvernement tente de rassurer les populations. Après le meurtre de Fatoumata Moctar Ndiaye, la semaine dernière, Macky Sall avait déjà promis des mesures fortes pour lutter contre la criminalité grandissante. Hier, en Conseil des ministres, il a insisté sur «l’urgence de prendre toutes les dispositions préventives et coercitives requises, notamment pour la police et la gendarmerie».


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Le président sénégalais invite le gouvernement à mettre en œuvre des contrats locaux de sécurité afin de promouvoir «une culture de sécurité, de prévention de la délinquance, de la violence et de la criminalité».

Concrètement, une batterie de mesures ont été prises pour lutter efficacement contre la criminalité. Premièrement, le renforcement de la réglementation et le contrôle relatifs à l’acquisition et à la détention des armes et munitions. Deuxièmement, veiller à l’application rigoureuse de la réglementation en matière de répression de l’ivresse publique et de gestion des débits de boisson. Troisièmement, l’adoption (prochaine) d’une loi d’orientation sur la sécurité intérieure (LOSI). Ce projet de loi prévoit notamment la mise en place de comités de départements de prévention contre la délinquance juvénile et l’encadrement des activités des sociétés privées de sécurité et de surveillance dans une dynamique de professionnalisation des personnels concernés.


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Conscient que la seule arme de la répression est insuffisante pour juguler la criminalité, qui a souvent des ressorts pathologiques voire sociales, le président Sall mise aussi sur le reformatage de la conscience citoyenne. Il invite à revisiter les «mécanismes de capitalisation des valeurs psycho-sociales qui fondent le vivre ensemble des Sénégalais».

Le gouvernement va ainsi procéder à l’évaluation des mécanismes d’encadrement civique et d’éducation populaire de la jeunesse mis en œuvre depuis l’indépendance au cours d’un forum national auquel seront conviés tous les acteurs du secteur afin d’élaborer un nouveau dispositif d’encadrement et d’accompagnement citoyen.

Bref, face à cette «urgence nationale» qu’est devenue la lutte contre la criminalité, tous les ressorts de la société (l’école, les médias, le tissu social) seront mis à contribution. C’est pourquoi, Macky Sall veut bannir le gaspillage, la gabegie, particulièrement dans les cérémonies familiales (il semble que, d’après la presse, l’assassin de la vice-présidente du CESE devait se marier et qu’il avait des problèmes d’argent), et promouvoir «les postures appropriées de sobriété en rapport avec les exigences d’humilité qui doivent être, chez nous Sénégalais, un legs fécond de nos cultures et traditions».
Le 24/11/2016 Par notre correspondant à Dakar Ibrahima Diallo

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