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Algérie: la Loi de finances 2022 satisfait le FMI, mais soulève des craintes d'explosion sociale

Mise à jour le 26/11/2021 à 11h05 Publié le 26/11/2021 à 10h01 Par Karim Zeidane

#Economie
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#Algérie : Le Fonds monétaire international (FMI) vient de saluer la Loi de finances 2022 de l’Algérie. Logique, celle-ci répond à ses recommandations de longue date, notamment la fin des subventions. Mais, si l’institution affiche son satisfecit, les syndicats algériens, eux, craignent une explosion sociale.

C’est si rare que cela mérite d’être signalé. Le Fonds monétaire international (FMI) a félicité le gouvernement algérien suite à l’adoption de la Loi de finances 2022. Et si l’institution financière internationale parle de «la stratégie de relance de la croissance et de réduction de la dépendance de l’économie vis-à-vis des hydrocarbures, tout en partageant les priorités de réformes identifiées pour aider à la transition du pays vers un modèle de croissance plus inclusif et durable», selon un communiqué du ministère des Finances algérien repris par l’APS, tout le monde comprend les raisons de cette satisfaction.

En effet, après avoir longtemps ignoré les recommandations du FMI, notamment celles relatives à la réforme de la politique des subventions et à la nécessité de revoir la valeur du dinar que l’institution juge surévaluée, le gouvernement algérien, chahuté par 7 ans de baisses des revenus des hydrocarbures et et l'explosion du déficit budgétaire, a répondu favorablement à ces recommandations dans la loi de Finances 2022.

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D’abord, la Loi de finances, adopté par le parlement le 17 novembre 2021, consacre la fin des subventions pour 12 produits de large consommation: farine, pain, semoule, lait en sachet, huile de soja, eau potable, essence, diesel, GPL, gaz butane, électricité et gaz de ville. Ce sont donc toutes les subventions aux produits et services essentiels qui seront éliminés.

C’est une recommandation de longue date du FMI aux dirigeants algériens. Et le sujet est tellement sensible que toutes les tentatives avaient été abandonnées par les précédents gouvernements.

Seulement, pour le gouvernement d’Aymen Benabderrahmane, la situation n’est plus tenable avec un déficit budgétaire abyssal qui avoisine les 20 milliards de dollars, creusé fortement par les transferts sociaux, dont particulièrement ces subventions. Rien que pour 2022, ce sont 17 milliards de dollars de transferts sociaux qui sont programmés.

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Donc, c’est en toute logique que le FMI est satisfait de la décision du gouvernement algérien.

Au niveau monétaire, l’institution avance qu’«une politique monétaire bien calibrée, associée à ne plus grande flexibilité du taux de change, pourrait aussi soutenir les efforts de stabilisation». Pour le moment, la «flexibilité» adoptée par l’Algérie est celle de la poursuite de la dépréciation du dinar algérien vis-à-vis des devises. Et cette politique adoptée au cours de ces dernières années a permis aux gouvernements successifs de «dévaluer» le dinar de manière souple sans crier gare. Ainsi, depuis 2015, l’Algérie a vu le dinar perdre 50% de sa valeur passant 80 dinars pour 1 dollar à 138, soit une dépréciation de 72,5%. Et selon la Loi de finances 2022, la monnaie algérienne devrait continuer à se déprécier. 

Ainsi, sur la période 2022-2024, la Loi de finances prévoit une dépréciation de 22% vis-à-vis du dollar pour passer de 135 dinars pour 1 dollar à fin 2021, selon les projections des autorités, à164,6 dinars fin 2024.

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Alger répond donc à la recommandation du FMI de «dévaluer» le dinar, jugé surévalué, en le laissant se déprécier continuellement. 

Malheureusement, cette politique de dépréciation qui rend le produit «Made in Algeria» attrayant à l’export ne profite pas à l’économie algérienne qui n’exporte pas grand-chose, hormis les hydrocarbures qui représentent 95% des recettes d’exportations du pays. Hormis le gonflement artificiel des recettes budgétaires venant du secteur des hydrocarbures et qui représentent plus de 55% des ressources budgétaires du pays, cette forte dépréciation ne profite pas à l’économie du pays.

En  revanche, elle renchérit les importations et contribue à la flambée des prix de nombreux produits et par ricochet affecte durement le pouvoir d’achat des Algériens largement entamé par la hausse généralisée des prix, y compris des légumes et fruits produits localement.

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Ainsi, ces deux mesures, saluées par le FMI, sont largement appréhendées par les Algériens, notamment les syndicats des travailleurs qui, après l’effet de la dépréciation du dinar sur les prix des produits, redoutent très fortement l’impact de la fin des subventions. 

En effet, les deux mesures qui plaisent au FMI, la «dépréciation du dinar» et la fin des subventions des produits de grande consommation, ne seront pas sans conséquence. Surtout dans un contexte particulièrement difficile marqué par les effets de la pandémie du Covid-19, la crise économique que traverse l’Algérie depuis plusieurs années dans le sillage de la chute du cours du baril de pétrole, les pénuries de nombreux produits à cause de la politique d’interdiction des importations visant à améliorer la balance commerciale et la flambée des prix de nombreux produits: légumes, fruits, viande rouge, viande blanche, pâtes alimentaires…

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La mise en application de ces mesures devrait inéluctablement se traduire par une nouvelle flambée des prix des produits importés et ceux utilisant des intrants importés et même ceux fabriqués localement à cause de la levée des subventions sur le gaz, l’électricité, l’eau…

C’est donc en toute logique que les syndicats algériens craignent une explosion sociale si le gouvernement devait mettre en application les mesures prises dans le cadre de cette loi de finances, particulièrement la levée des subventions.

Face à cette situation, les syndicats algériens ne sont pas rassurés par les mesures annoncées par les autorités concernant le ciblage, la révision à la baisse de l’impôt sur le revenu global (IRG) et l’augmentation du point indiciaire en vue de majorer les salaires des fonctionnaires, jugeant que les gains dont bénéficieront les travailleurs ne pèseront pas devant l’inflation galopante.

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En conséquence, les syndicats appellent tout simplement les autorités à revoir la politique salariale en appliquant la «réalité des salaires et des prix». Autrement dit, la levée des subventions doit être accompagnée par une hausse des salaires.

Et selon la Confédération des syndicats algériens, organisation regroupant plusieurs syndicats de différents secteurs, «les politiques gouvernementales successives et actuelles pêchent par des carences d’approches, d’alternatives et de dispositions pratiques à même de garantir l’équilibre du pouvoir d’achat et son amélioration à travers l’ouverture urgente du dossier des salaires et régime indemnitaire».

Aillant dans le même sens, le Dr Lyes Merabet, président du Syndicat national des praticiens de la santé publique (SNPSP), dans un entretien accordé au site TSA, faisant allusion à la fin des subventions, juge que «ce n’est pas le moment d’aller vers ce genre de décisions tant que nous n’avons pas assaini au préalable la situation dans le pays». Et le syndicaliste ajoute, «Je crains personnellement que cela va créer des tensions et pousser vers une explosion sociale, du fait que beaucoup de familles seront fortement lésées, au moment même où le pouvoir d’achat a chuté de 40% au cours de ces 10 dernières années et que cela continue encore aujourd’hui».

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D’ailleurs, la fin des subventions devant se faire en contrepartie d’aides ciblées à une frange de la population ayant de faibles revenus ou démunie, beaucoup d’observateurs pensent qu’il est impossible de l’appliquer dans l’immédiat, car les autorités ne sont pas prêtes pour le ciblage de l’aide du fait de l’absence de fichiers identifiant les personnes nécessiteuses, de manque de transparence au niveau de l’administration,...

Ainsi, beaucoup pensent que l’entrée en vigueur de la fin des subventions ne sera pas possible en 2022, surtout de la part d'autorités impopulaires qui craignent que l’explosion sociale ne se transforme en crise politique… 
Le 26/11/2021 Par Karim Zeidane