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Le journal «Le Monde»: le régime algérien est sans tête

Mise à jour le 13/12/2020 à 11h05 Publié le 13/12/2020 à 08h35 Par Karim Zeidane

#Politique
Tebboune

Abdelmadjid Tebboune, absent d'Algérie depuis un mois et demi.

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#Algérie : «L’Algérie s’enfonce dans l’inconnu», indique le quotidien Le Monde dans un article intitulé «L’Algérie renoue avec la vacance du pouvoir». Sans chef à sa tête depuis plus de 45 jours, le pays est en quasi-arrêt, réveillant le spectre de la vacance du pouvoir.

Le gouvernement et la présidence algériens ont beau multiplier les communiqués et les fausses annonces sur la santé et le «retour dans les tout prochains jours» du président algérien Abdelmadjid Tebboune, hospitalisé en Allemagne depuis le 28 octobre, la réalité est autre. Aucune information ne filtre sur le lieu où se trouve le président Tebboune et encore moins sur ce dont il souffre réellement.

Les Algériens, qui ont appris que leur président avait été infecté par le Covid-19 par le biais d'un message du dirigeant saoudien souhaitant prompt rétablissement à Abdelmadjid Tebboune, savent qu’on leur cache la réalité sur l’état de santé de ce dernier qu’on dit sorti de l’hôpital depuis plusieurs jours et dont on annonce
le retour rapide en Algérie.

Seule certitude: transféré le 28 octobre dernier en Allemagne, Tebboune, âgé de plus de 75 ans, n’a plus donné signe de vie et n’est pas rentré pour fêter ce 12 décembre 2020 l’anniversaire de sa première année à la tête de l’Algérie. Cela fera bientôt 2 mois qu’il n’a pas fait d'apparition publique. Et selon le site Algérie Part, son «arrêt maladie» devrait se prolonger durant huit mois encore.


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Ainsi, cette longue absence, doublée d’une communication «langue de bois», indique clairement que le président algérien est gravement malade. «Cette absence prolongée laisse de nouveau planer le spectre d’une vacance du pouvoir à Alger», souligne Le Monde dans sa livraison du samedi 12 décembre 2020.

Un spectre que confirme le sociologue Nacer Djabi. «C’est comme une impression de déjà-vu. Une répétition de l’ère Bouteflika. Surtout si M. Tebboune rentre dans un état inquiétant», relève le sociologue, ajoutant qu’«avec les échéances qui attendent, il y a pourtant urgence à avoir une réponse».

Le fait est que la situation de l’actuel président ressemble fort à celle qui a prévalu du temps de Bouteflika. Après un long séjour en France, celui-ci était finalement rentré en Algérie, mais son incapacité à gouverner s’était posée dès 2013 à la suite des séquelles d’un AVC. Il était néanmoins resté au pouvoir jusqu’en avril 2019, date à laquelle il fut poussé à la démission par la rue algérienne en ébullition, suite à la tentative du régime politico-militaire de le maintenir à la tête de l'Etat grâce à un 5e mandat présidentiel.


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Au moins, au temps de Bouteflika, les Algériens avaient eu accès à une vidéo, sans son, de leur ancien président dans un centre hospitalier français. Mais, dans le cas de Tebboune, aucune photo et encore moins la moindre vidéo, et ce depuis bientôt 2 mois. C’est à croire que son cas est plus grave que celui de l’ancien président.

Conséquence de cette absence prolongée; le pays est en quasi-arrêt du fait que presque toutes les décisions importantes attendent le retour du président. Personne ne peut prendre une décision sachant que l’administration est une coquille vide du fait que toutes les décisions sont centralisées au sommet. 

Du coup, tout est suspendu en Algérie. A commencer par la nouvelle Constitution imposée par le régime. Celle-ci doit être paraphée par le président Tebboune et promulguée au journal officielle trente jours après la proclamation des résultats du référendum. Or, les résultats ont été rendus publics le 10 novembre dernier. C’est dire que le délai imparti a été dépassé.

Ainsi, «le pays vit suspendu entre deux Constitutions. La première continue de s’appliquer alors que sa réécriture avait été présentée comme une condition sine qua non à l’édification d’une ”Algérie nouvelle”», par Tebboune, souligne le quotidien français.


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Il faut souligner au passage que le référendum constitutionnel a été très largement boycotté par le peuple algérien avec un taux de participation ne dépassant pas les 23,7%. Commentant ce référendum, Zoubida Assoul, ancienne magistrate, avocate et présidente de l’Union pour le changement et le progrès (UCP), citée par Le Monde, affirme que «la réponse du peuple algérien a été cinglante. C’est un échec politique consommé». Du coup, même les «réformettes» promises pour calmer le Hirak ne sont pas réalisées.

Par ailleurs, au plan économique, la ratification du budget 2021 attend toujours le retour du président à quelques jours de la fin de l'exercice budgétaire. Que fera le gouvernement si jamais le projet de loi de finances n’est pas ratifié?

De même, au niveau institutionnel, toutes les nominations (ambassadeurs, magistrats, hauts fonctionnaires, responsables de corps de sécurité, etc.) sont aujourd’hui suspendues.

Outre l’absence du chef de l’Etat, c’est tout le système politique qui est en panne avec un parlement et un Conseil constitutionnel immobiles.


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L’économie algérienne qui était déjà mal en point, bien avant la pandémie du Cocid-19, chancelle. «Le domaine économique est une deuxième crise à mettre au bilan d’Abdelmadjid Tebboune», accuse Mme Assoul. «Il n’y a pas la volonté de donner une visibilité qui pourrait encourager l’investissement, national ou étranger. Il n’a jamais eu un programme ni une vision économique à moyen ou à long terme. C’est ce qui explique ce tâtonnement permanent. Ils ont organisé une conférence sur la diversification économique, mais rien n’a suivi. Ce que l’on voit, par contre, c’est une dépréciation du dinar de 25 % et un déficit budgétaire annoncé à 20 milliards de dollars [16,5 milliards d’euros] par la loi de finances. Et la situation économique est aggravée par la dépendance de l’Algérie aux hydrocarbures», ajoute-t-elle.

Impuissant à faire face aux préoccupations des Algériens, le régime mise sur la répression pour continuer à museler le peuple. Les arrestations et les emprisonnements des militants politiques et des journalistes se multiplient. Pour l’ancien ministre et diplomate, Abdelaziz Rahabi, «il y a une réelle dégradation de la situation des libertés individuelles et collectives». Une situation qui a poussé le Parlement européen à adopter une résolution d’urgence sur la dégradation des droits de l’homme en Algérie.


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Bref, la situation est complexe et il est certain que le président Tebboune aura du mal à diriger le pays, même s’il se rétablissait. Qui alors pour diriger l’Algérie?

Faute d’alternatives, c’est sur l’armée que les Algériens comptent pour dépasser cette situation d’absence de chef suprême de leur pays.

Seulement, si durant les dernières années de Bouteflika, feu Gaïd Saleh, ancien vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, s'était fait l’homme fort du pays, force est de constater que le nouveau chef d’état-major n’a pas l’aura nécessaire pour jouer ce rôle.

Toutefois, les récentes gesticulations de ce dernier envers le Maroc démontrent sa volonté de mieux se positionner en tentant de galvaniser le peuple algérien. Rappelons qu'il a longtemps été mis à l’écart par Tebboune qui ne s'est résolu que tardivement à le nommer chef d’état-major de l’armée après une longue période d’intérim. Ce qui montre la méfiance de Tebboune à l'égard du général Chengriha.


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De plus, les Algériens qui se sont fait voler leur révolution par l’armée ne sont pas disposés à laisser le régime politico-militaire qui a maintenu Bouteflika et placé Tebboune à la tête de l’Etat choisir une autre marionnette pour diriger le pays.

Seulement, pour les militaires, la véritable menace demeure l’arrivée d’un gouvernement civil qui ne serait pas sous la coupole de l’armée.

Du coup, tout le monde retient son souffle en Algérie et attend le déclenchement du processus d’empêchement par la Cour constitutionnelle et l’application de l’article 102 de la Constitution. Seulement, tout le monde sait qu’en Algérie, le Conseil constitutionnel ne prendra aucune décision de ce genre sans y être poussé officieusement par l’armée. Le cas de l’ancien président Bouteflika illustre parfaitement cette réalité. 


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En outre, si transition démocratique il y a, c’est le président du Sénat qui devrait assurer l’intérim. Un autre motif d’inquiétude sachant que le président du Sénat, Salah Goudjil, âgé de 89 ans, n’a pas la santé nécessaire pour diriger un pays qui fait face à une crise proteiforme (politique, économique, financière, sanitaire, sociale, institutionnelle, etc.), ne serait-ce que pour une durée de 45 jours, même si ses dernières activités laissent penser qu’il s’y prépare,...
Le 13/12/2020 Par Karim Zeidane