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Covid-19. Afrique: confinement et informel ne font pas bon ménage

Mise à jour le 13/04/2020 à 19h17 Publié le 13/04/2020 à 09h58 Par Moussa Diop

#Société
Confinement
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#Tunisie : Les mesures de confinement et les couvre-feux instaurés sont la cause de la perte des faibles revenus des habitants des pays d’Afrique, dont près de 76% vivent d’activités informelles. Une situation très mal vécue, qui explique leurs réticences et la violence dont fait preuve les forces de l’ordre.

Les confinements et les couvre-feux décrétés dans de nombreux pays africains ont été mal vus et commencent à se faire ressentir par les populations, notamment celles qui sont les plus vulnérables du secteur informel (coiffeurs, vendeurs ambulants, serveurs de restaurants et cafés, mécaniciens, menuisiers, chauffeurs de taxi, femmes de ménage, etc). Autant d’activités qui tournent au ralenti partout au niveau africain.

Dans un continent où 76% de la population évoluent dans le secteur de l’informel, selon l’Organisation internationale du travail (OIT), les confinements et les couvre-feux posent de véritables problèmes de survie. En Afrique de l’Ouest et l’Afrique Centrale, où ce taux s’établit à respectivement 92,4% et 91%, contre 67,3% en Afrique du Nord et 40% en Afrique australe, cette situation est encore plus difficile à vivre pour des centaines de millions de personnes.

Ce niveau élevé de personnes travaillant dans l’informel s’explique en grande partie par le taux fortement élevé d’analphabètes et d’illettrés sur le continent et un manque d’opportunités de travail au niveau du secteur formel.


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Dans ces conditions, imposer le confinement à des millions de travailleurs de l’informel s’avère difficilement supportable et ce d’autant que ces travailleurs ne bénéficient d’aucun soutien de la part des Etats. Du coup, ne n’ayant pas de revenus salariaux, ces personnes ne peuvent pas rester des semaines sans travailler car sans épargne non plus, du fait des faibles revenus gagnés quotidiennement. Et ce, d’autant que ces populations, qui travaillent dans des secteurs qui ne sont soumis à aucune législation nationale, ne bénéficient d’aucune protection sociale.

A cela, il faut ajouter que dans de nombreux pays, les commerçants profitent de la situation pour augmenter les prix des denrées alimentaires et autres produits de première nécessité. Ces spéculations combinées aux problèmes financiers induits par les arrêts de nombreuses activités et les effets de confinements et couvre-feux sont sources de tensions sociales.

Conséquence : seules les économies parmi les plus riches du continent ont pris la mesure de confinement total de la population. C’est le cas du Maroc, de la Tunisie, de Maurice, de l’Afrique du Sud et du Rwanda. Et même au niveau de certains pays, le confinement ne se passe sans problèmes. En Afrique du Sud, si le confinement est bien respecté dans les grandes villes, dans les townships, cités pauvres et surpeuplées, celui-ci est imposé par l’armée.


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Du coup, certains pays ont opté pour les couvre-feux, comme c’est e cas au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Kenya, en Mauritanie, etc. D’autres pays ont limité le confinement à certaines grandes villes touchées par la pandémie. C’est le cas de Ouagadougou, Abidjan, Lagos,… pour lesquelles il est interdit d’entrer et/ou de sortir, sauf dérogations spéciales.

Ainsi de Dakar (Sénégal) au Cap (Afrique du Sud), en passant par Nairobi (Kenya), Kinshasa (RD Congo) et Lagos (Nigeria), pour ne citer que quelques unes des grandes villes africaines, la grogne est montée au début de l’application de ces mesures, pourtant jugées nécessaires dans un continent marqué par un déficit criant en infrastructures sanitaires, pour faire face à l’expansion de la pandémie du coronavirus. 

Ainsi, les premières journées de confinement et de couvre-feux ont été marquées, un peu partout en Afrique, par des tensions entre travailleurs de l’informel et forces de l’ordre. A Dakar, capitale du Sénégal, les forces de l’ordre ont usé de la force pour imposer les travailleurs à rentrer chez eux avant le début du couvre-feu. Idem en Afrique du Sud où la violence des forces de l’ordre pour imposer le confinement a coûté la vie à des travailleurs de la santé. Au Kenya, la violence des forces de l’ordre à l’encontre des travailleurs de l’informel a entrainé la mort d’un enfant, de nombreux blessés et des arrestations. La violence des forces de l’ordre a été telle que président Uhuru Kenyatta a été obligé de présenter ses excuses à la population. 


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Si les tensions sont un peu tombées depuis lors dans le sillage de l’augmentation des cas de coronavirus dans de nombreux pays africains, il faut dire que le confinement et le couvre-feu stricts sont difficiles à imposer en Afrique sur une période assez longue.

Et pour cause, comme l’a souligné Dr Denis Mukewege, Prix Nobel de la paix, «les gens sont pauvres, vivent au jour le jour et ont l’impérieux besoin de sortir pour s’alimenter».

Du coup, le dilemme pour nombre d’Africains est de faire le choix entre une mort quasi certaine par la faim à celle, hypothétique, induite par le coronavirus. Et pour des populations affectées souvent par des pandémies qui font des centaines de milliers de morts par an au niveau du continent, comme c’est le cas avec le paludisme qui fait plus de 400.000 morts par an en Afrique, on comprend que pour les populations, le choix est vite fait en l‘absence de soutien des autorités publiques.


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Dans certains pays, les dirigeants, malgré l’expansion de la pandémie, ont préféré ne pas appliquer le confinement à la population. C’est le cas du Cameroun, le second paYs le plus touché en Afrique subsaharienne après l’Afrique du Sud, mais aussi du Bénin et tant d’autres pays.

Ainsi, le président béninois, Patrice Talon, tout en reconnaissant la gravité  du danger que court la population à cause du Covid-19, a clairement expliqué que son pays n’avait «pas les moyens» de se confiner, expliquant que «contrairement aux citoyens des pays développés d’Amérique, d’Europe et d’Asie, la grande majorité des Béninois a un revenu non salarial», avant de s’interroger: «Comment peut-on, dans un tel contexte où la plupart de nos concitoyens donnent la popote avec les revenus de la veille, décréter sans préavis, un confinement général de longue durée?».

Il faut dire que la situation, déjà difficile avant l’apparition du coronavirus, est de plus en plus explosive et dans beaucoup de pays on craint qu’un confinement prolongé ne soit source de révolte des populations pauvres.


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Face à cette situation explosive, de nombreux dirigeants ont mis rapidement un certain nombre de mécanismes pour atténuer l’impact des couvre-feux et confinements sur les populations, notamment sur les couches vulnérables exerçant dans l’informel. Le premier pays à lancer un fonds de solidarité contre le coronavirus au niveau du continent est le Maroc, sur une initiative du roi Mohammed VI.

Ce fonds affiche des dons, promesses de dons et affectations du budget général de l’Etat dépassant les 30 milliards de dirhams. Outre des achats d’équipements médicaux pour faire face à la pandémie du coronavirus, ce fonds octroie aussi des aides aux populations démunies, aux travailleurs de l’informel (chauffeurs de taxi, coiffeurs, familles vulnérables, etc.), etc.

Au Gabon, le président Ali Bongo a décidé le non-paiement des loyers durant deux mois par certaines couches de la population. De même, au Gabon, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, et dans de nombreux pays africains, les couches les plus vulnérables sont épargnées des paiements de factures d’eau et d’électricité durant la pandémie.


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Au Soudan, face à la grogne des 36.000 vendeuses de thé qui sillonnent la capitale Khartoum et qui figurent parmi les premières victimes collatérales du coronavirus, les autorités ont décidé d’indemniser celles-ci du fait des pertes occasionnées par l’instauration du couvre-feu qui a poussé celles-ci à cesser leur activité.

Au Sénégal, face à l’appauvrissement de la population qu’entraine le ralentissement de l’activité économie et le couvre-feu, le président Macky Sall a donné le coup d’envoi, ce dimanche 12 avril du programme de distribution alimentaire d’urgence destinée à près d’un million de ménages sénégalais. Un programme qui bénéficie d’u budget de 69 milliards de francs CFA (105,20 millions d’euros), tirés du Fonds de riposte et de solidarité contre les effets du coronavirus (Force Covid-19).  Ce sont ainsi 146.000 tonnes de denrées alimentaires qui seront distribués aux ménages ciblés sur l’ensemble du territoire sénégalais.

De même, dans certains pays, comme le Maroc, la Tunisie…, les banques ont été obligées de suspendre les remboursements des mensualités des crédits (crédit immobilier, crédit à la consommation, etc.) durant cette période de crise pour certaines couches de la population.


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Par ailleurs, dans de nombreux pays, dont la Mauritanie, on commence petit-à-petit à desserrer l’étau en autorisant la réouverture de certaines activités, notamment celles de l’auto-emploi qui étaient fermées afin de permettre aux travailleurs de l’informel d’exerce leurs métiers. Seulement, le ralentissement de l’activité économique est tel que beaucoup de ces travailleurs passent leur temps à attendre d’hypothétiques clients. Les populations préfèrent garder leurs maigres épargnes pour des lendemains incertains.

Reste que ces mesures, permises souvent grâce à des coupes budgétaires et aux fonds de solidarité contre le coronavirus mis en place par les Etats et qui ont bénéficié des concours des entreprises, des salariés, des personnes fortunées, de simples citoyens…, sont des remèdes conjoncturels.

Or, cette crise du Covid-19 qui a révélé les faiblesses criantes des filets de sécurité sociale africains devrait, une fois dépassée, constituer un déclic pour renforcer la protection des couches les plus vulnérables des pays du continent avec des politiques économiques devant contribuer à réduire de manière significative le poids de l’informel dans l’activité économique et réduire, en conséquence, la vulnérabilité des travailleurs.
Le 13/04/2020 Par Moussa Diop