Economie

Interdiction d'exportation des produits alimentaires: sevrage brutal pour les entreprises algériennes

La décision interdisant les exportations des «produits alimentaires essentiels» prise hâtivement met à mal de nombreuses entreprises, notamment le premier groupe privé du pays. Les conséquences risquent d’être désastreuses et de porter un rude coup à l’image du secteur exportateur naissant algérien.

Par Karim Zeidane
Le 26/03/2022 à 11h00, mis à jour le 26/03/2022 à 11h40
Produits alimentaires
DR

L’un des maux de la gouvernance algérienne est le manque d’appréciation dans les décisions à prendre. Souvent, celles-ci sont prises sans aucune évaluation des conséquences, sinon pour nuire à certains hommes d’affaires du pays. Dernière en date, la décision du président algérien, Abdelmadjid Tebboune, d’interdire les exportations de produits alimentaires, dits de large consommation. Si la décision semble répondre à une certaine logique dans un environnement marqué par des pénuries et de flambée des prix de certains produits alimentaires, sa généralisation, et surtout sa mise en pratique immédiate, risquent de porter un sérieux coup au secteur exportateur algérien.

En effet, aussitôt prise, la décision est rentrée en vigueur et même les produits qui étaient en cours d’expédition dans les ports ou déjà emballés dans les unités de production pour être expédiés ont été bloqués, alors que les clients ont déjà tous réglé pour recevoir leurs marchandises. La décision ayant été prise au sommet de l’Etat, elle a été appliquée illico presto à presque tous les produits alimentaires, faute d’une liste précise de produits répondant à la qualification de «produits alimentaires essentiels».

D’ailleurs, à ce niveau, la terminologie utilisée diffère, selon les organes. Alors que le communiqué de la présidence algérienne parle de «l’interdiction de l’exportation de tous les produits de consommation importés par l’Algérie», le ministère du Commerce fait allusion aux «produits alimentaires essentiels». Et pour corser le tout, le ministre de la Justice a même été chargé d’élaborer «un projet de loi incriminant l’exportation des denrées qui ne sont pas produites localement».

Ainsi, outre les produits importés, cette décision comprendrait aussi les produits transformés localement avec des matières premières importées. Seulement, sachant que l’Algérie produit et importe les principaux produits alimentaires (blé, farine, semoule, pâtes alimentaires, sucre, huile…), c’est le flou total pour ceux qui doivent exécuter la décision. Une situation qui a poussé la Douane algérienne à bloquer tous les produits alimentaires destinés à l’export, sans exception, y compris les boissons. A juste raison d’ailleurs, sachant que presque tous les produits alimentaires transformés et exportés par les entreprises algériennes comprennent une composante import sous forme d’intrants.

Cette décision a donc eu des impacts négatifs sur certaines entreprises exportatrices algériennes. C’est le cas particulièrement du groupe agro-alimentaire Cevital, le premier groupe privé du pays de l’homme le plus riche du Maghreb, Issad Rebrab. Ce groupe est le principal producteur d’huile, avec 570.000 tonnes traitées, et de sucre, avec une capacité de traitement de 2 millions de tonnes. A cause de cette décision, ce sont 800.000 tonnes d’huiles et de sucre destinés annuellement à l’export qui sont menacés. Ainsi, à cause de cette mesure, Cevital a été obligé de mettre à l’arrêt sa raffinerie de sucre de Béjaïa afin d’éviter de stocker cette production. Partant, ce sont plus de 800 postes directs et 2.000 emplois indirects qui sont menacés dans cette ville. En qualifiant «d’un acte de sabotage de l’économie nationale», les autorités semblent décider à taper au portefeuille certains opérateurs économiques du pays.

Elle touche aussi des entreprises de taille beaucoup plus petite dont certaines se sont lancées au cours de ces dernières années dans l'export dans le sillage de la volonté des autorités algériennes de diversifier les exportations afin de réduire la forte dépendance des d'hydrocarbures qui représentent plus de 95% des recettes d'exportation du pays.

C’est le cas de la société Golden Drink qui produit des jus de fruits de la marque Tazej. Son PDG, Samil Amra, est surpris que les exportations de jus soient bloquées estimant que les boissons ne devraient pas être concernées par cette interdiction. «Nous avons plus de 1.200 tonnes et plus de 50 conteneurs destinés à différentes régions du monde, qui sont dans les entrepôts. Des banques ont effectué les domiciliations des factures. Malheureusement les Douanes ne nous ont pas laissés exporter», a-t-il expliqué, avec amertume sur la chaîne Ennahar TV, tout en soulignant son étonnement de ce blocage sachant que «les boissons ne sont pas des produits essentiels».

Les conséquences de cette décision hâtive sont nombreuses. D’abord, à cause de cette décision, certaines entreprises exportatrices vont se retrouver avec d’importants stocks de marchandises et des risques que certaines soient périmées, notamment celles ayant des dates de péremption courtes, si des décisions ne sont pas prises immédiatement pour résoudre le problème. Il s’agit d'un manque à gagner énorme pour ces entreprises sachant que cette décision intervient à quelques jours du début du mois de ramadan, une période de grande consommation de produits alimentaires. Ainsi, pour la société privé Golden Drink, qui a fortement investi dans une nouvelle ligne de production et dont 60% de la production sont destinés à l’export, cette décision risque d’impacter durablement l’entreprise qui exporte ses produits vers des pays d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Europe.

Ensuite, n’ayant pas livré des commandes à leurs clients qui ont finalisé leurs opérations d’import, les entreprises algériennes concernées risquent de se retrouver à payer des pénalités, dans le meilleur des cas, sinon subir des ruptures de contrats et même des pertes de clients.

Enfin, cette décision va porter un sérieux coup à la crédibilité et à la fiabilité des exportateurs algériens qui sont globalement au début de leur aventure à l’étranger. Leurs clients risquent de se détourner vers d’autres fournisseurs plus crédibles. Et par conséquent, à cause de cette décision, le volume d’affaires à l’export de 7 milliards de dollars, hors hydrocarbures, au titre de 2022 pourraient ne point être atteint et les entreprises du pays risquent de perdre leurs clients et des parts de marché.

En conséquence, les entreprises exportatrices algériennes sont dans l’expectative et souhaitent que les autorités agissent en «urgence» en limitant cette décision à des produits de première nécessité qui sont impactés par la crise ukrainienne dont le blé et ses dérivées (farine, semoule, pâtes alimentaires…).

En somme, cette décision montre l’amateurisme des dirigeants algériens qui manquent de clairvoyance dans leurs décisions. Une liste claire de produits exclus à l’export aurait facilité la tâche aux douaniers et évité des conséquences néfastes aux entreprises exportatrices algériennes. A défaut, il fallait au moins laisser celles-ci honorer les contrats et les expéditions de marchandises en cours. Le régime autoritaire n'a pas ce reflexe. 

Par Karim Zeidane
Le 26/03/2022 à 11h00, mis à jour le 26/03/2022 à 11h40

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