Economie

Gaz: l’Algérie va augmenter ses livraisons à l’Italie, mais d’où tirera-t-elle ce surplus?

Le président du Conseil italien, Mario Draghi, est à Alger pour obtenir une importante augmentation des livraisons de gaz algérien. Selon les médias, un accord portant sur 9 à 10 milliards de mètres cubes complémentaires est annoncé. Alger dispose-t-elle de cette capacité supplémentaire à livrer?

Par Karim Zeidane
Le 11/04/2022 à 20h19, mis à jour le 11/04/2022 à 20h22
gazoduc
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L’Italie veut, à l’instar des autres pays européens parmi lesquels l’Allemagne et l’Autriche, réduire sa dépendance gazière vis-à-vis de la Russie d'où sont importés 45% du gaz consommé dans ce pays. Elle compte donc sur l’Algérie pour y parvenir. Et les Italiens semblent bien en passe de réussir là où les Espagnols, les premiers à avoir sollicité une augmentation des livraisons de gaz algérien avant de se tourner vers les Américains, ont échoué.

Ainsi après plusieurs échanges, le président du Conseil des ministres, Mario Draghi, s’est déplacé, ce lundi 11 avril 2022, à Alger, pour signer un accord portant sur une importante augmentation des livraisons de gaz algérien. Il est accompagné du PDG du groupe énergétique italien ENI, partenaire de la Sonatrach, du ministre des Affaires étrangères et de celui de la Transition énergétique.

Selon certaines sources, les deux parties seraient tombé sur une hausse de 50% du volume de gaz livré jusqu’à présent par l’Algérie à l’Italie, soit un volume de 9 à 10 milliards de mètres cubes complémentaires par an. 

En tout cas, Rome, qui souhaite réduire sa dépendance vis-à-vis du gaz russe, semble bien parti pour consolider sa position de premier client européen du gaz algérien. En effet, en 2021, l’Algérie a exporté en Italie un total de 21 milliards de mètres cubes, se positionnant au second rang des fournisseurs du pays derrière la Russie et ses 29 milliards de mètres cubes.

Pour Alger, c’est une véritable aubaine. Elle pourra signer un contrat à long terme avec un partenaire historique auquel elle est relié par un gazoduc -Transmed, rebaptisé gazoduc Enrico Mattei-, tout en bénéficiant d’un tarif très favorable grâce à l’envolée actuel des cours du gaz et du contexte dans lequel elle négocie en position de force. Son partenaire reste en position de faiblesse compte tenu de sa volonté de réduire fortement sa dépendance vis-à-vis du gaz russe.

Pourtant il reste un seul hic. Certes, la capacité de transport est là avec le gazoduc Transmed, reliant les deux pays via la Tunisie et la Méditerranée, puisqu'il n'utilise qu'un peu plus de 60% de ses capacités estimées à 32 milliards de mètres cubes par an, selon les autorités algériennes. Mais pour autant, l’Algérie dispose-t-elle de suffisamment de gaz pour exporter les 10 milliards de mètres cubes supplémentaires et répondre aux besoins de son premier client européen?

Globalement, si le problème d’acheminement du gaz algérien supplémentaire vers l’Italie ne pose pas problème, il en est tout autrement de celui de la disponibilité d’une quantité supplémentaire. Et dans l’état actuel, expédier un volume de 10 milliards de mètres cubes additionnels serait impossible, à moins qu’Alger ne décide de léser d’autres partenaires au profit de l’Italie.

Et pour cause, faute d’avoir investi durant ces dernières années et à cause de la forte consommation intérieure, la Sonatrach ne dispose pas suffisamment d’excédents pour exporter une telle quantité. Pire, selon les prévisions, dans l’état actuel des choses, les exportations de gaz algérien devraient baisser et se situer autour de 25 milliards de mètres cubes à l’horizon 2025, soit moins de la moitié d volume de 2005 (64 milliards de m3). D'ailleurs, depuis cette date, les exportations se sont inscrites sur un trend baissier pour s’établir à 43 milliards de mètres cubes en 2019 et 41 milliards en 2020.

Une baisse continue qui s’explique par la vigueur de la croissance de la consommation intérieure en gaz, l’épuisement des puits gazIER du pays après plusieurs décennies d’activité, la faiblesse des investissements dans le secteur des hydrocarbures au cours de ces dernières années à cause de la crise économique et financière qu’a traversé le pays, dans le sillage de la baisse du cours du baril de pétrole et les effets de la politique d’investissement, notamment de la règle des 51%/49% qui accorde une part majoritaire à tout projet aux algériens et qui a découragé de nombreux investisseurs étrangers de ce secteur très capitalistique.

A titre d’exemple, la consommation intérieure en gaz croît de 10% par an, alors que la production décline depuis des années sous l’effet combiné des facteurs cités plus haut.

Ainsi, selon l’ex-ministre de l’Energie, Mustapha Guitouni, en 2018, l’Algérie produit 130 milliards de mètres cubes de gaz, dont la moitié est consommée en interne, 30% devant rester dans les puits pour qu’ils demeurent actifs, et seul le reliquat est exporté. C’est dire que les capacités d’exportation sont faibles.

Allant dans le même sens, Thierry Bros, professeur à Sciences Po et expert en énergie, avait déclaré à la chaîne d'information continue, France 24, concernant la possibilité pour le gaz algérien de suppléer le gaz russe, qu’il y avait un problème. L'Algérie a besoin de beaucoup de gaz pour sa consommation, et comme elle n’a pas fait les investissements nécessaires jusqu’ici, les volumes qui sont disponibles pour l’exportation sont assez limités pour prétendre remplacer le gaz russe.

D’ailleurs, l’ex-PDG de la Sonatrach, Abdelmadjid Attar, avait souligné que l’Algérie ne pourrait «fournir à l’UE que 2 ou 3 milliards de mètres cubes de plus», au grand maximum. C’est dire que ce n’est pas vers l’Algérie que les pays doivent se tourner s’ils décident de se passer du gaz russe.

L’Algérie aura donc inévitablement des difficultés à assurer 10 milliards de m3 supplémentaires immédiatement à l’Italie. Elle reste toutefois en mesure d’augmenter ce volume de 2 à 3 milliards de m3 en relevant ses capacités de traitement disponibles. Pour le reste, il faudra qu’elle fasse des arbitrages entre une hausse de ces exportations vers l’Italie et la réduction de celles de gaz expédiés sous forme de GNL (gaz naturel liquéfié). Pour rappel, en 2021, selon l’Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP), les exportations algériennes de GNL se sont établies à 11,48 millions de tonnes, en hausse de 7,8% par rapport à l’exercice précédent, soit 1,43 milliard de mètres cubes.

Ainsi, dans le meilleur des cas, même si elle alloue toutes ses exportations de gaz naturel liquéfié à l’Italie, tout en respectant les contrats signés avec d'autres partenaires (Espagne et Portugal notamment), Alger ne pourra pas, dans l’immédiat, fournir plus de 4 milliards de mètres cubes supplémentaire à l’Italie en 2022.

A ce titre, si les deux parties n’ont pas dévoilé le volume de l’augmentation des exportations, le groupe énergétique italien ENI a souligné que l’accord «permettra d’exploiter les capacités de transport disponibles du gazoduc (Transmed) pour assurer une plus grande flexibilité d’approvisionnement en énergie, et fournir progressivement des volumes croissants de gaz à partir de 2022, jusqu’à 9 milliards de mètres cubes de gaz par an en 2023-2024».

Ces dire que les 9 milliards de mètres cubes de l'accord attendu sont une projection pour les années à venir, lorsque les investissements annoncés auront produit leurs effets. Le président algérien a annoncé 40 milliards de dollars d’investissements entre 2022 et 2026 dans l’exploitation, la production, le raffinage et dans la prospection et l’extraction de gaz. D’ailleurs, ces dernières semaines, les autorités algériennes ont multiplié les annonces de découvertes de nouveaux gisements de pétrole et de gaz. Seulement, il faudra entre 4 et 6 ans pour que ces investissements puissent se traduire en gaz à exporter, si, bien évidemment, les explorations sont fructueuses. C'est dire que ce volume est hypothétique et ce d'autant que la consommation intérieure algérienne en gaz croît annuellemnt de manière exceptionnelle.

Une chose est sûre, avec cet accord, les promesses d’Alger d’augmenter les livraisons de gaz à l’Espagne, faites au lendemain de l’arrêt du gazoduc Maghreb-Europe, ne seront pas tenues. D’ailleurs, les dernières sorties des dirigeants algériens ne laissent planer aucun doute là-dessus. Ainsi, réagissant à ce qu’elle considère comme un revirement spectaculaire de l’Espagne sur la question du Sahara, une source algérienne a indiqué le 25 mars dernier au journal espagnol El Confidencial que l’Algérie respectera ses obligations contractuelles, mais en dehors de ce cadre, «elles modulera ses relations en direction de certains partenaires de l’Europe du Sud qui ont investi en Algérie et qui entretiennent d’excellentes relations traditionnelles avec notre pays».

En clair, Alger compte jouer la carte du gaz à l’encontre de l’Espagne, en profitant du contexte gazier actuel défavorable à Madrid. D’ailleurs, l'Algérie a décidé, suite à la décision espagnole sur le Sahara, de procéder à la révision des tarifs des contrats, dans le sillage de la hausse des cours du gaz sur le marché mondial. Seulement, cette annonce ne concerne pour le moment que les contrats signés avec les opérateurs espagnols.

Par Karim Zeidane
Le 11/04/2022 à 20h19, mis à jour le 11/04/2022 à 20h22