Pénurie d’eau à Libreville: l’état d’urgence, entre coup de poing et coup de com’

Un camion approvisionnant un quartier de Libreville en eau.

Le 08/07/2026 à 08h29

VidéoLe gouvernement a franchi un cap inédit en déclarant l’état d’urgence hydrique. Une mesure spectaculaire qui a aussitôt rebattu les cartes du marché parallèle de l’eau, avant que les autorités ne fassent machine arrière sur l’interdiction de livraison. Retour sur une séquence politique et sociale sous haute tension.

Dans les quartiers de Libreville, le thermomètre des réseaux sociaux ne cesse de monter. Depuis que le ministre de l’Accès universel à l’Eau et à l’Énergie, Philippe Tonangoye a actionné le levier de l’urgence, les réactions fusent, entre espoir prudent et colère froide. La décision, annoncée en grande pompe, visait d’abord à démanteler ce que le gouvernement qualifie de «réseau de la fraude»: des agents de la SEEG, de connivence avec des opérateurs privés, auraient gonflé le prix de l’eau jusqu’à six fois sa valeur normale, profitant sans vergogne de la détresse des populations.

Pour donner du poids à cette offensive, les autorités ont mobilisé pompiers et militaires, saisi plusieurs camions-citernes et imposé une baisse radicale des tarifs. Une cuve d’eau passe désormais à 4.000 francs CFA, là où certains déboursaient encore 10.000, 15.000 voire 20.000 francs CFA, il y a peu. Mais cette main de fer a vite été assouplie: après concertation avec les acteurs du secteur, le gouvernement a levé l’interdiction pesant sur les livraisons, tout en maintenant un encadrement des prix.

Une accalmie sur le papier, une attente dans les faits

Sur le terrain, le soulagement est pour l’instant mesuré. Jérôme, opérateur économique, confie sa frustration: «La mesure est bonne sur le papier, mais dans les faits, on n’a toujours pas d’eau chez nous. Les lignes des pompiers et des gendarmes sont saturées, on n’arrive pas à joindre qui que ce soit.»

Même tonalité du côté d’Esaïe Mihindou, fonctionnaire: «Baisser le prix, c’est bien, mais ça ne règle pas le fond du problème. Tout le monde ne pouvait déjà pas se payer l’eau à 10.000 francs, alors à 4.000, c’est une bouffée d’oxygène, mais ce n’est qu’une bouffée.»

Le spectre d’une crise structurelle

Car derrière l’émotion du moment se cache une réalité autrement plus lourde: 60% de l’eau produite au Gabon disparaît dans des canalisations vétustes. Un gaspillage colossal qui réduit à néant les efforts de production et entretient une pénurie chronique. Dans ce contexte, les camions-citernes, aussi critiqués soient-ils, sont devenus pour des milliers de foyers le seul moyen d’échapper aux robinets secs, parfois depuis vingt ans.

Chantal, élève, pointe un autre angle mort: «Il faudrait que les équipes chargées de ravitailler les quartiers le fassent correctement. Pas qu’on privilégie les uns au détriment des autres.» Une crainte récurrente, nourrie par des années de promesses non tenues.

Une défiance qui traverse les générations

Sur les réseaux sociaux, le cynisme le dispute à l’espoir. Certains internautes rappellent que «les ministres passent, les discours évoluent, les problèmes demeurent» .

Le président Oligui Nguema a beau afficher des objectifs ambitieux— 90% d’accès à l’eau d’ici 2032 avec un investissement de 2.100 milliards de francs, l’écart entre l’annonce et l’exécution reste béant.

Léandre, entrepreneur, résume en une formule cinglante: «Chez nous, entre ce que dit le président et ce que font ceux qui doivent appliquer, il y a la même distance qu’entre le ciel et la terre.»

Christian Abiague Ngomo, président de SOS Consommateur, appelle pour sa part à davantage de rigueur. «Le mètre cube d’eau de la SEEG est facturé autour de 500 francs CFA. On ne peut pas accepter qu’on le revende 20 fois plus cher sous prétexte de pénurie. Il y a un besoin réel, mais il faut que les opérateurs se conforment à la réglementation.»

L’heure des actes

Si l’état d’urgence hydrique a le mérite de briser un tabou et de placer la question de l’eau au sommet des priorités, il ne saurait suffire. Les Librevillois ne demandent qu’une chose: que cette fois, les promesses ne s’évaporent pas avant l’eau. Comme le résume sobrement un habitant interrogé: «On veut voir couler l’eau au robinet, pas juste les discours.» Reste à savoir si le gouvernement parviendra à transformer cette urgence médiatique en solution durable.

Par Ismael Obiang Nze (Libreville, correspondance)
Le 08/07/2026 à 08h29