Sénégal. Une centrale à charbon en plein cœur de Bargny: de l’espoir au cauchemar

La centrale à charbon de Bargny.

Le 03/05/2026 à 09h10

VidéoÀ une trentaine de kilomètres de Dakar, la commune de Bargny vit depuis près d’une décennie au rythme d’un projet énergétique devenu symbole de tensions. Pensée comme une réponse urgente à la crise de l’électricité que connaissait Dakar, la Centrale à charbon de Sendou cristallise aujourd’hui les frustrations d’une population qui se dit sacrifiée au nom du développement.

L’histoire du site remonte aux années 2000, dans un contexte marqué par de fortes pénuries d’électricité. Fatou Samba, présidente des femmes transformatrices de Bargny, revient sur les origines du projet: «C’est suite aux émeutes des années 2000 que le Président de la République de l’époque, Me Abdoulaye Wade, a jugé urgent de résoudre les problèmes d’électricité. Cela l’a conduit à exproprier les terres de Bargny pour cause d’utilité publique« .

Ces terres ont été cédées à la Senelec, puis à la centrale à charbon installée aujourd’hui au cœur de la commune. Dans cette dynamique, l’État du Sénégal, à travers la Senelec et ses partenaires, avait misé sur une centrale de 125 MW fonctionnant au charbon, dans le cadre d’un modèle «Build, Own, Operate».

Une étude d’impact environnemental et social avait été réalisée en amont, avec la promesse d’un développement conciliant croissance économique et protection de l’environnement.

Mais sur le terrain, les réalités décrites par les habitants sont tout autres.

Bouna Béye, résident de Bargny, évoque le quotidien difficile des populations. «Une odeur tenace qui nous incommode. Les cas d’asthme et d’infections pulmonaires augmentent, et le cheptel est décimé. La centrale possède également des tuyauteries qui puisent l’eau de mer pour refroidir les turbines avant de la rejeter, ce qui détériore l’environnement marin. De plus, nous avons été dépossédés de nos champs sans contrepartie.»

Depuis sa mise en service en 2017, la centrale est régulièrement pointée du doigt pour ses impacts environnementaux: pollution de l’air, poussières, nuisances sonores et risques de contamination des ressources halieutiques.

Le site de transformation de Khelcom, pilier économique local où travaillent des milliers de femmes, se retrouve particulièrement exposé.

Fatou Samba insiste également sur les contradictions du modèle énergétique choisi. «Certes, le pays a besoin d’électricité, mais face aux enjeux environnementaux actuels, le charbon devrait être révolu et privilégier les énergies renouvelables comme le solaire, l’hydraulique ou l’éolien. Le Sénégal dispose d’assez d’ensoleillement pour exploiter ces ressources.»

Bouna Béye dit douter sérieusement de l’honnêteté des autorités. «On nous affirme souvent que l’impact est atténué, mais nous n’avons pas les moyens techniques de le vérifier. Pourtant, nous le ressentons physiquement.»

À ces préoccupations s’ajoute un sentiment d’injustice territoriale. Fatou Samba dénonce une implantation jugée incohérente. «Une centrale ne devrait pas être située près des habitations, des lieux publics, des cours d’eau, des cases de santé ou des écoles. Malheureusement, celle-ci se trouve à proximité de toutes ces infrastructures. Bien que l’étude d’impact environnemental indiquait que la centrale se situerait à 2 km de Bargny, elle est en réalité au cœur de la ville. Paradoxalement, nous qui vivons juste à côté, nous manquons d’électricité pour travailler la nuit.»

Face à ces contestations, les populations et organisations environnementales ont engagé un long combat judiciaire. Mais après près de dix ans de procédures, la Cour suprême a rejeté leur recours visant à obtenir le démantèlement de la centrale. Une décision vécue comme un coup dur, renforçant le sentiment d’abandon chez les quelque 70.000 habitants concernés.

Du côté des autorités locales, le discours se veut plus nuancé. Babacar Seck, président de la commission environnement de la mairie de Bargny, reconnaît les risques tout en évoquant des évolutions. «Comme toute industrie lourde, cette centrale à charbon est polluante. Toutefois, on note que depuis quelque temps, des efforts sont faits pour se conformer aux normes environnementales. Concernant l’avenir, des études ont été réalisées pour l’installation d’une nouvelle unité fonctionnant au gaz. Si un passage total au gaz est souhaité, il n’est pas encore effectif.»

En théorie, le projet charbon a été officiellement abandonné dès 2019, dans le cadre des engagements climatiques du Sénégal. Depuis, l’État mise sur une reconversion vers le gaz naturel, intégrée à la stratégie nationale «Gas to Power». Mais entre difficultés de financement, recherche de repreneurs et retards accumulés, cette transition peine à se concrétiser.

Aujourd’hui, la centrale de Bargny se trouve dans une zone grise: inactive dans sa forme initiale, incertaine dans son avenir.

Pendant ce temps, les installations demeurent, les inquiétudes persistent, et les populations attendent. Car au-delà des annonces, c’est du concret que réclament les habitants. La promesse d’une centrale à gaz, moins polluante, apparaît comme un horizon lointain, presque abstrait.

À Bargny, le charbon n’alimente plus les turbines, mais continue de peser lourd dans les mémoires et dans l’air d’une population toujours en quête de réparation et de certitudes.

Par Moustapha Cissé (Dakar, correspondance)
Le 03/05/2026 à 09h10