Economie

Pénuries de semoule et farine en Tunisie: les spéculateurs et contrebandiers accusés, la réalité est plus complexe

Depuis quelques jours, les pénuries de semoule, de farine et de pain sont constatées dans quelques villes tunisiennes. Si les autorités accusent la spéculations et la contrebande, la réalité est beaucoup plus complexe.

Par Karim Zeidane
Le 10/03/2022 à 13h42, mis à jour le 10/03/2022 à 13h49
Farine et pain
DR

Les pénuries de semoule et de farine créent la panique en Tunisie. Des images montrent même des boulangeries soi-disant à l’arrêt faute de farine. Depuis plusieurs jours, ces deux denrées sont devenues rares chez les épiciers et sur les rayons des grandes surfaces où ces produits sont dévalisés très rapidement après chaque approvisionnement. Même situation dans les boulangeries de nombreuses régions où le pain disparaît à partir de la mi-journée.

Une situation inquiétante alors que les autorités ont rassuré la population en affirmant disposer des stocks stratégiques et des stocks commerciaux pour assurer l’approvisionnement correcte du pays, au moins jusqu’en mai prochain.

C’est donc l’incompréhension et les craintes de pénuries poussent la population à stocker davantage de farine, d'autant que le mois de ramadan, durant lequel la consommation des pâtes augmente sensiblement, pointe à l’horizon. Ainsi, des pénuries sont déjà constatées faisant craindre le pire.

En effet, s’il y a bien une chose que la population ne pourra pas tolérer, c’est bien la pénurie de pain et de semoule. D’autant que les crises économiques ont tendance à faire augmenter la consommation de produits alimentaires issus du blé et dérivés (farine, semoule et pâtes). En effet, ces produits sont subventionnés par l’Etat et leurs prix règlementés et donc fixes au moment où ceux des autres produits connaissent une inflation. La situation est d’autant plus complexe que le Tunisien est considéré parmi les plus gros consommateurs de pain et de pâtes au monde.

Les autorités, qui avaient rassuré la population quant à l’approvisionnement correct du pays jusqu’en juin prochain, accusent désormais les spéculateurs et les contrebandiers d’être derrière ces pénuries. Et comprenant la gravité de la situation, c’est la présidence tunisienne qui sort de sa réserve. Le président Kaïs Saïed a lui-même désignés ces coupables.

Seulement, les autorités ont beau accuser les spéculateurs et les contrebandiers qui profitent de la situation, il n’en demeure pas moins que d’autres facteurs semblent jouer un rôle fondamental dans ces pénuries constatées alors qu’on en est qu’au début de la crise du blé dans le monde suite au déclenchement de la guerre en Ukraine.

En effet, selon certaines sources tunisiennes, cette pénurie s’explique essentiellement par le fait que l’Office des céréales en charge d’approvisionner le pays en céréales est en faillite et dans l’incapacité d’honorer ses commandes auprès des fournisseurs mondiaux.

Ces sources avancent que s’il n’y a pas assez de farine, semoule et pâtes dans les circuits de distribution, c’est surtout à cause de l’insuffisance de blé dans les silos de l’Etat. Et l’Office serait, selon elles, en faillite à cause du non versement par l’Etat de sa contribution au titre de la compensation des produits subventionnés. Ainsi, en décembre 2021, pas moins de 6 bateaux chargés de blé étaient en rade dans les ports de Radès, Sfax et Gabès à cause de l’incapacité de l’Office national des céréales à payer les fournisseurs pour se faire livrer la marchandise.

Le manque de liquidité de l’Office et la dégradation de la situation économique du pays, qui s’est traduite par la baisse de sa note par les agences de notation, ont entrainé la défiance des fournisseurs de blé du pays qui préfèrent être payés avant de livrer leurs marchandises.

En octobre 2021, l’agence de notation Moody's a ainsi dégradé la note du pays de B3 à Caa1 avec une perspective négative. L’Agence annonçait que «si un financement important n’est pas assuré, la Tunisie risque un défaut de paiement de sa dette». Or, les négociations avec le FMI piétinent et le pays n’arrive pas à accéder aux financements extérieurs. C’est dire que le risque de défaut de paiement est pris très au sérieux par les exportateurs étrangers.

Et comme un malheur n’arrive jamais seul, la crise ukrainienne est venue aggraver le manque d'approvisionnement de la Tunisie en blé, l'Ukraine étant le principal fournisseur de cette céréale du pays, à hauteur d'environ 50%.

Or, la Tunisie importe annuellement, en moyenne, plus de 70% de ses besoins en blé. Et durant les années de faibles pluviométries, les quantités importées explosent. En 2021, pour satisfaire les besoins de ses 12 millions d’habitants, le pays a ainsi importé 3,7 millions de tonnes de céréales dont la moitié est constituée de blé.

En détail, selon les chiffres de l’Office des céréales de Tunisie, le pays a importé 489.878 tonnes de blé dur (39% des besoins du pays), 1,14 million de tonne de blé tendre (soit 97% des besoins du pays) et 1 million de tonnes d’orge (soit 98% des besoins du pays). Sachant que le pain ordinaire est fabriqué à partir de blé tendre, on comprend que l’essentiel du pain consommé en Tunisie provient des importations de blé. Et ces importations représentent à elles seules plus de 51% de la facture des importations des produits alimentaires du pays.

Et pour l’exercice 2021-2022, les importations devraient augmenter quantitativement à cause de la sécheresse qui touche le pays et toute la sous-région. En valeur, elles devraient aussi fortement augmenter sous l’effet de la variation du prix du blé sur le marché international avec un cours du blé tendre qui se négocie actuellement autour de 370 euros la tonne, sur Euronext.

D'ailleurs, plusieurs appels d'offre pour l'achat de blé pour d'importantes quantités ont été lancés depuis le début de l'année mais ont été infructueux à cause d'un prix du blé jugé très élevé. Malheureusement, les prix ne font que flamber depuis début mars.

Enfin, il faut souligner qu’en plus de la farine et de la semoule, la Tunisie fait aussi face à des pénuries d’huile et de sucre. Il est donc urgent pour les dirigeants de trouver rapidement des solutions, à quelques jours du début du mois de ramadan qui s’annonce compliquer pour les ménages tunisiens. 

Par Karim Zeidane
Le 10/03/2022 à 13h42, mis à jour le 10/03/2022 à 13h49