Carburant, pain et huile: comment la crise en Ukraine va appauvrir encore plus les ménages africains

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Le 03/03/2022 à 16h34, mis à jour le 03/03/2022 à 16h35

La crise Russie-Ukraine commence à peser lourdement sur les budgets de ménages des Africains. Plusieurs produits sont touchés par la flambée des cours sur le marché mondial et vont impacter très négativement les budgets des ménages.

La crise entre la Russie et l’Ukraine, qui se déroule à des milliers de kilomètres du continent africain, a des répercussions inquiétantes sur les Africains. En effet, les hausses des cours des hydrocarbures et des produits agricoles se traduisent par des augmentations généralisées des prix de très nombreux produits, aggravées par les spéculateurs qui tirent profit de cette situation, au grand dam des ménages. Ainsi, dans presque tous les pays, les cours de nombreux produits prennent l’ascenseur.

La hausse des prix du pétrole induit celle de bien des produits

D’abord, il y a les hausses des carburants. En effet, avec un cours du baril de Brent qui a franchi, ce jeudi 3 mars 2022, les 118 dollars, à cause des craintes sur l’approvisionnement en pétrole, les importations des hydrocarbures coûtent de plus en plus chères. Outre le prix du baril du brut de l’or noir, les pays africains, globalement importateurs de carburants, doivent, en plus, supporter les charges liées au transport et au raffinage.

Ces hausses impactent négativement le coût de l’électricité et du fuel et en conséquence les coûts de production des industries et donc les produits industriels et les factures d’électricité. De même, au niveau des carburants, les pétroliers répercutent ces coûts sur le consommateur final, à travers la hausse des prix à la pompe. Ainsi, un peu partout, les prix des carburants ont augmenté en dépit des subventions et des sacrifices des pouvoirs publics pour atténuer les effets des hausses des cours sur les tarifs à la pompe. Ces augmentations des carburants ont des répercussions négatives sur les tarifs des transports de passagers et de marchandises impactant ainsi sur les prix de nombreux produits alimentaires.

Une situation qui pousse certains Etats à décider d’augmenter les prix des carburants afin d’atténuer la charge du budget de l’Etat. C’est le cas de la Tunisie dont le gouvernement a procédé, à deux reprises, à la hausse des prix à la pompe en l’espace d’un mois.

Fin janvier, le gouvernement rwandais a, lui aussi, augmenté le prix de l’essence de 13%. A Goma, en RDC, le litre d’essence a atteint, avant cette nouvelle flambée du cours du baril, un niveau record de près de 3.000 francs congolais, soit 1,5 dollar.

Ces hausses des tarifs des carburants ont des effets immédiats de hausse des prix, notamment sur les transports publics et celui des marchandises et par conséquence sur les produits alimentaires.

Les ménages obligés d’emprunter quotidiennement les transports voient ainsi leurs dépenses de transport augmenter sensiblement, alors qu’ils doivent supporter les nombreuses autres hausses des prix.

En effet, outre les carburants, l’évolution des cours du blé inquiète en Afrique. D'autant que la Russie et l’Ukraine représentent à elles seules 30% du commerce mondial de blé.

L'augmentation du cours du blé et la crainte de pénurie

Sur Euronext, le cours du blé tendre à la mi-journée s’est établi à 356,75 euros la tonne. Sachant que plus des deux-tiers du blé consommé en Afrique est importé, le continent est handicapé par cette flambée du cours de la céréale. Et par ricochet, les prix des importations de farine aussi augmentent très fortement affectant les boulangers qui essaient de répercuter ces hausses sur le consommateur final.

Ainsi, dans de nombreux pays, les prix de la baguette de pain ont augmenté. Avant même cette crise et la nouvelle flambée du blé, les prix avaient déjà augmenté dans de nombreux pays dès décembre. Au Sénégal, le prix de la baguette est ainsi passé de 150 à 175 FCFA. AU Gabon, le sac de farine est passé mi-février de 16.000 à 19.000 FCFA poussant les boulangers à augmenter le prix de la baguette à 125 FCFA. Mais face au refus des autorités, ils n’ont trouvé comme alternative que de baisser le poids de la baguette.

En Libye, en décembre déjà, pour 1 dinar, on avait plus droit qu'a seulement 3 pains, contre 8 auparavant et 40 au temps de Kadhafi !

Et avec cette nouvelle flambée liée à la crise ukrainienne, partout les boulangers menacent d'augmenter les prix, y compris au Maghreb où toucher au prix du pain est une gageure.

Ces hausses touchent aussi les pâtes alimentaires et d’autres produits à base de farine de blé.

A noter que l’envolée du cours du blé s’accompagne de celui de nombreuses autres céréales comme le maïs dont le cours a presque rejoint celui du blé en s’échangeant à 340 euros sur Euronext. Ainsi, il n’y a même pas de possibilité de substitution entre ces céréales.

"Emeutes de la faim"

La situation risque de se corser encore plus dans les semaines et mois à venir. De nombreux pays essaient de renforcer leurs stocks en blé craignant des pénuries dans les prochains mois entretenant une tendance haussière des cours. De plus, du fait que le début des semis de blé et maïs prévus ces prochaines semaines en Ukraine pourraient être remis en cause par la guerre, des craintes pèsent sur l’offre de la prochaine campagne. C’est dire que la situation risque de se tendre encore plus dans les mois à venir.

Or, les pays africains figurent parmi les principaux importateurs du monde. En 2021, on comptait 3 pays du continent dans le top 10 des premiers importateurs de blé du monde avec l’Egypte en tête (13 millions de tonnes), l’Algérie (5e importateur avec 7,7 millions de tonnes) et le Nigéria (10e importateur avec 6,2 millions de tonnes).

Face à la facture coûteuse du blé, les autorités égyptiennes n’écartent pas la possibilité de revoir le prix du pain à la hausse. Seulement, une telle initiative en cette période de hausse généralisée des prix risque d’entraîner des tensions sociales aux conséquences incalculables. Les hausses des prix du pain sont «inacceptables» au niveau de nombreux pays africains. C’est par exemple l’une des raisons de la chute du président soudanais, Omar el-Béchir.

Les oléagineux ne sont pas épargnés

Enfin, les oléagineux connaissent, eux aussi, une forte hausse dans certains pays. Cette situation s’explique surtout par l’impact de cette crise russo-ukrainienne sur l’approvisionnement des pays en tournesol et huile de tournesol en provenance de l’Ukraine. En effet, l’Ukraine assure à elle seule la moitié du commerce mondial de l’huile de tournesol, ce qui représente 14% des échanges mondiaux des huiles végétales. Or, aujourd’hui, les exportations en huile de tournesol du pays sont à l’arrêt. Ce qui occasionne un important déficit au niveau du commerce mondial des huiles, sachant que celui-ci était très tendu, avant même le déclenchement de la guerre en Ukraine, à cause de nombreux facteurs défavorables: récoltes insuffisantes d’huile de palme en Asie, campagnes catastrophiques de colza au Canada et effet de la sécheresse sur le soja au Etats-Unis.

Ainsi, le déséquilibre entre l’offre et la demande en huile s’est creusé plus encore avec la crise ukrainienne se traduisant inéluctablement par la hausse des cours des oléagineux et des huiles de table. A ces facteurs s’ajoute l’impact du fret maritime en hausse sous l’effet combiné de la raréfaction des conteneurs et de la forte hausse du cours du fuel dans le sillage de la flambée du cours du baril de pétrole.Les importateurs se ruent donc sur les autres huiles dont les prix flambent à leur tour. Ainsi, le cours du colza a fortement augmenté à 825,75 euros la tonne, lors de la journée du 3 mars.

En clair, les Africains dont les pays sont des importateurs nets d’huiles vont trinquer sachant qu’avec les changements des modes de consommation, ils sont devenus de très grands consommateurs d’huile que leurs Etats ne produisent pas, ou pas assez. Cette hausse du prix de l’huile va donc peser fortement sur les budgets des ménages africains. Et la situation risque de s’aggraver dans les semaines à venir si la situation n’évolue pas favorablement.

Ainsi, les hausses des prix des carburants, du blé, de la farine, des huiles, et tant d’autres produits vont durement affecter le pouvoir d’achat des ménages africains dont les revenus stagnent. C’est dire que les populations vont s’appauvrir davantage au niveau du continent. En conséquence, on craint partout en Afrique des tensions sociales à l’instar de celles des «émeutes de la faim» de 2008 qui avaient touché de nombreux pays: Egypte, Côte d’Ivoire, Sénégal, Burkina Faso, Cameroun…

Et cette année, le cours du baril avait dépassé les 100 dollars pour atteindre un pic record de 147 dollars avec des répercussions sur de nombreux produits alimentaires importés. La crainte est qu’on se retrouve presque à une situation similaire, sinon plus préoccupante, sachant que les pays africains sont déjà fragilisés par deux années de crise sanitaire qui ont durement impacté leurs finances et donc affaibli les marges de manœuvre des Etats pour atténuer les chocs externes.

Pourtant, obligés d’agir pour éviter des explosions sociales, les subventions sur les carburants et les produits alimentaires (farine, pain, huile, sucre…) vont creuser davantage les déficits budgétaires et par ricochet pousser les Etats à s’endetter davantage les entraînant dans un cercle vicieux d’endettement au moment où de nombreux pays affichent déjà des taux d’endettement supérieur au seuil toléré de 70% de leur PIB. Une situation qui hypothèque encore plus les plans de relance des économies africaines en poussant les dirigeants à affecter davantage de ressources aux subventions pour acheter la paix sociale plutôt qu’à l’investissement.

Si les Européens, et les Occidentaux en général, disposent des ressources pour faire face aux conséquences de cette guerre, les Africains eux vont trinquer fortement jusqu’à la lie si la crise perdure. Peut-être qu’avec les impacts de la crise sanitaire et de la crise ukrainienne, les dirigeants africains prendront enfin conscience de la nécessité de sortir de leur dépendance alimentaire vis-à-vis du reste du monde.

L’Afrique, qui dispose de 60% des terres arables non exploitées, de plus de 75% des réserves mondiales de phosphates pour la production d’engrais et de cours d’eau importants a toutes les potentialités pour sortir de cette dépendance alimentaire et des évolutions erratiques des cours des produits agricoles.

Malheureusement, les dirigeants africains ont globalement la mémoire courte et oublient rapidement les impacts des crises et leurs causes une fois celles-ci dépassées, surtout quand les pays développés reprennent leurs exportations subventionnées et bon marché de céréales pour anéantir toute velléité de production et d’autosuffisance alimentaire du continent.

Par Moussa Diop
Le 03/03/2022 à 16h34, mis à jour le 03/03/2022 à 16h35