Economie

Crise en Ukraine: le pain aura un goût très salé pour les gouvernements maghrébins

La crise du blé va particulièrement toucher les pays d’Afrique du nord qui sont parmi les plus gros importateurs de blé au monde. Les factures d'achat vont fortement augmenter sous l’effet combiné des volumes à importer et des prix qui explosent. Les Etats devront délier les cordons de la bourse.

Par Moussa Diop
Le 09/03/2022 à 08h07, mis à jour le 09/03/2022 à 08h09
pain
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Les prix du blé sur le marché mondial flambent dans le sillage des tensions en mer Noire, venues aggraver une situation déjà tendue sur ce marché à cause de la baisse des stocks mondiaux, de la chute de près de 50% de la production du blé dur canadien, des achats massifs des grands pays importateurs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, de l’effet de la hausse du fret maritime à cause de la flambée du cours du pétrole, sans oublier les effets de la spéculation…

Les cours du blé tendre sont ainsi passés de 240 dollars/tonne en janvier 2020 à 270 dollars/tonne en janvier 2021, avant d’atteindre 350 dollars en janvier 2022. Pire encore, pour le blé dur, la flambée est beaucoup plus prononcée. Il est passé de 300 dollars la tonne en juin 2021 à plus de 720 dollars la tonne actuellement. Et ce marché d’environ 9 millions de tonnes contre 190 millions de tonnes pour le blé tendre, dominé à hauteur de près de 60% par le Canada, est marqué par une chute de la production du blé dur de près de 50% en raison des mauvaises conditions climatiques qu’a connues le pays. Une situation qui entretient la flambée des cours du blé dur.

A cause de la crise en Ukraine, les prix du blé ont explosé et la tonne a franchi, le lundi 7 mars, les 400 euros sur Euronext en raison de l’arrêt brutal des exportations russes et ukrainiennes et des risques de baisse de la production sur la prochaine campagne en Ukraine. Il faut souligner que la Russie est le premier producteur mondial de blé et l’Ukraine en est le 5e de la planète. Et à eux deux, ils ne pèsent pas moins de 30% des échanges mondiaux de blé. C’est dire que l’arrêt des exportations de ces deux pays risque d’entrainer une pénurie de blé dans les mois à venir. Du coup, on assiste à une course mondiale effrénée des pays importateurs pour s’approvisionner en blé et éviter d’être en situation de rupture dans les mois à venir. Les prix grimpent alors sur le marché à terme et explosent au niveau du marché spot.

Cette flambée des cours du blé va impacter négativement les pays importateurs de blé, notamment ceux de l’Afrique du Nord qui figurent parmi les plus gros importateurs de blé au monde. La situation est d’autant plus corsée pour ces pays que l’année agricole a été globalement catastrophique.

En Afrique du Nord, le pire des scénarios est la pénurie de blé et donc de la farine qui pourrait entrainer des ruptures de pain. Une catastrophe que les Etats font le nécessaire pour éviter. Ainsi, tous les pays de la région ont annoncé avoir sécurisé les stocks de blé pour plusieurs mois, au moins jusqu’en juin prochain.

Seulement, face à la situation qui prévaut actuellement en mer Noire, tout semble indiquer que la tension sur le blé devrait aller au-delà de cette période. Les craintes sont légitimes du fait de la forte dépendance de ces pays des importations.

Ainsi, la Tunisie, autrefois pays exportateur de céréales à l’aube de l’indépendance, est actuellement dépendante vis-à-vis des céréales importées. Le pays importe 33% de ses besoins en blé dur, 85,3% pour le blé tendre et 71,3% pour l’orge. Le pays importe ainsi environ 70% de ses besoins en céréales pour une facture comprise entre 1,6 et 2 milliards de dinars tunisiens. En clair, seulement 20% de pains consommés proviennent des céréales produites localement. Autrement dit, 4 baguettes de pain sur 5 consommées en Tunisie sont importées et payées en devises fortes (dollars et euros).

Les importations de blé représentent à elles seules 51% de la facture alimentaire tunisienne, en temps normal. Avec la flambée des cours, celle-ci va fortement augmenter. Du coup, le gouvernement tunisien doit affecter davantage de devises à l’achat de blé sur le marché international.

Cela est aussi valable pour le Maroc, 3e plus gros consommateur de blé du continent avec plus de 10 millions de tonnes par an, derrière l’Egypte et l’Algérie. Avec des importations qui se sont établies à 4,8 millions de tonnes en 2019/2020 et 5,2 millions de tonnes en 2020/2021, le Maroc devrait voir le volume de ses importations de blé croitre significativement en 2021/2022 à cause de la sécheresse.

En effet, le pays qui vient d’enregistrer l’une de ses pires années de sécheresse, pourrait voir sa production céréalière se situer à hauteur de 30 millions de quintaux pour la campagne 2021/2022, alors que la loi de Finances actuelle tablait sur une récolte de 80 millions de quintaux. Le gap est très important et pour le combler, le royaume n’a d’autre choix que de recourir à l’importation alors que les cours flambent. D’ailleurs, les premières tendances des importations de blé du royaume en ce début 2022 tendent à confirmer que la facture sera colossale.

Selon les données de l’Office des changes, les achats de blé se sont élevés à 2,6 milliards de dirhams en janvier 2022, contre seulement 901 millions de dirhams en janvier 2021. C’est dire que la facture a été presque multipliée par trois pour le premier mois de l’année, bien avant l’explosion du cours du blé après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Cette forte hausse s’expliquant par un effet volume-prix combiné. Si les prix sont passés de 2.669 dirhams/tonne en janvier à 3.238 dirhams/tonne en janvier 2022, soit une hausse de plus de 21,32%, le volume importé aussi a fortement augmenté, passant de 338.000 tonnes en janvier 2021 à 805.000 tonnes en janvier 2022.

Et afin de maintenir les prix du blé tendre qui représente environ 80% de la consmmation nationale de l'ensemble des types de céréales stables, et dont une partie est importée à des quantités variables selon les années agricoles, le gouvernement a suspendu, à compter du 1er novembre 2021, des taxes douanières qui s’élevaient à 135% et a accordé une indemnité forfaitaire sur les importations de ce produit de 83 dirhams par quintal importé durant la période novembre 2021-février 2022.

Ainsi, pour le gouvernement marocain, un programme de subventions de la farine nationale de blé tendre à hauteur de 3,8 milliards de dirhams a été décidé et ce, jusqu’en avril prochain. Ce montant est près de trois fois le budget moyen alloué à cette subvention au cours de ces dernières années.

Ces mesures ont permis de maintenir les prix de la farine de blé tendre à leurs niveaux actuels et de préserver la stabilité du prix du pain ordinaire.

Avec la nouvelle hausse des cours du blé, la facture de la subvention sera davantage salée pour le budget de l'Etat.

Le Maroc importe son blé principalement de la France, d’Ukraine et de la Russie pour le blé tendre, le Canada étant le fournisseur du royaume en blé dur.

Quant à l’Algérie, elle est la championne maghrébine en matière d’importation de blé. Elle dépend à plus de 60% de ses besoins du marché mondial pour une consommation dépassant en moyenne les 11 millions de tonnes par an. Après avoir importé 7,7 millions de tonnes de blé en 2021, le Département américain de l’agriculture (USDA) prévoyait il y a quelques mois que les importations algériennes de blé pour la campagne 2021/2022 dépassent les 7,5 millions de tonnes. Seulement, à l’instar du Maroc, le pays est frappé par une sécheresse qui va réduire considérablement les récoltes de blé et pousser les autorités à importer davantage.

Si celles-ci ont annoncé disposer de stocks pour plusieurs mois couvrant l’essentiel de l’année en cours, on note que, depuis quelques jours, les autorités essayent de trouver du blé.

L’Algérie importait principalement de la France. Toutefois, il y a quelques mois, dans le sillage des tensions entre les deux pays, elle avait annoncé une diversification de la géographie de ses importations en allant s’approvisionner en Russie. Mais, à cause de la tension en mer Noire, elle tente désormais de renouer avec son marché traditionnel.

En clair, les factures des importations de blé seront salées pour les trois pays maghrébins à cause des effets prix et volume consécutifs à l’explosion du cours du blé (effet prix) et à une mauvaise année agricole consécutive à une forte déficience pluviométrique engendrant des importations supplémentaires (effet volume).

Du coup, à la veille du mois de ramadan, les craintes de hausse du prix du pain sont légitimes, un peu partout au Maghreb, poussant les gouvernements à agir afin de préserver le pouvoir d'achat et surtout le "prix du pain".

En Algérie, où certains boulangers n’ont pas hésité à augmenter les prix tout dernièrement à cause de la baisse de leurs marges bénéficiaires avant de faire marche arrière sous la pression des autorités, l’Union générale des commerçants et artisans algériens (UGCAA) a fini par rassurer les consommateurs sur le maintien des prix actuels de la baguette qui est subventionnée.

D’ailleurs, par crainte d’une hausse du prix durant le ramadan, le président Abdelmadjid Tebboune a décidé que l’impôt imposé aux boulangers ne concernera, à partir du mois de mars, que les bénéfices et non le chiffre d’affaires.

Au Maroc aussi, le gouvernement a rassuré les consommateurs en février dernier en annonçant que le prix du pain à base de farine de blé tendre sera maintenu à son prix actuel de 1,20 dirham et ce, «dans le cadre de l’intérêt que porte le gouvernement à la protection du pouvoir d’achat des citoyens dans un contexte de la hausse continue des prix des matières premières sur les marchés mondiaux», expliquant que «plusieurs mesures ont été prises pour limiter les effets de ces augmentations sur les prix de certains produits de consommation et de leurs dérivés sur le marché intérieur».

Reste que les subventions touchant la farine et donc le pain, si elles rendent ce produit accessible aux couches les plus défavorisées, elles contribuent aussi au gaspillage. En effet, les pays maghrébins figurent parmi ceux qui gaspillent le plus de pain au monde. A titre d’exemple, en Tunisie, ce sont plus de 900.000 baguettes de pain qui sont gaspillées quotidiennement, selon les données de l’Institut national de la statistique (INS).

Le Maroc, lui, figure parmi les champions du monde de gaspillage du pain. En 2020, selon la Fédération des associations marocaines des boulangeries et des pâtisseries modernes et traditionnelles (FAMBPMT), 30 millions de pains sont gaspillés quotidiennement. Ainsi, sur une production de pain comprise entre 110 et 120 millions de pains par jour, 25% sont considérés comme perdus et non consommés. Ce sont ainsi autour de 900 millions de dirhams par mois qui sont jetés dans les poubelles.

En Algérie aussi, selon la Fédération nationale des boulangers, avec une production de plus de 50 millions de baguettes de pain, plus de 20% de cette production, soit 10 millions de baguettes, sont jetées.

Le gaspillage constitue ainsi une grosse perte pour les finances des pays maghrébins sachant que le blé est fortement subventionné pour assurer le pain quotidien à un prix «intouchable».

Ainsi, ne pouvant rien faire pour atténuer le coût de la facture du blé au titre de 2021/2022, les autorités devraient au moins sensibiliser les consommateurs pour plus de rationalité afin de diminuer le gaspillage qui coûte cher au budget de l’Etat.

Et au-delà, après le Covid-19, la crise ukrainienne vient rappeler aux Etats maghrébins, et africains pris globalement, la nécessité de revoir leurs modèles de production et de consommation dans le but d’atténuer leur dépendance, notamment en ce qui concerne un certain nombre de produits de base. Le blé, à cause du pain, fait partie des produits «stratégiques» dont il faut réduire la dépendance.

En attendant, les gouvernements de la région, afin d’éviter les tensions sociales, vont trinquer en affectant d’importantes ressources budgétaires aux subventions du blé de manière à rendre la farine et le blé accessibles à tous. Sachant que la flambée des cours touche de nombreux produits subventionnés, les finances publiques des Etats seront mises à rude épreuve et les dettes risquent d’exploser davantage.

Par Moussa Diop
Le 09/03/2022 à 08h07, mis à jour le 09/03/2022 à 08h09