Economie

Algérie: les méga-projets d’El Hamdania et des phosphates, censés concurrencer Tanger Med et OCP, toujours en stand by

Les méga-projets du port en eau profonde d’El Hamdania et du projet intégré des phosphates de Bouteflika, relancés par le président Abdelmadjid Tebboune, censés concurrencer le port Tanger Med et le groupe OCP du Maroc, sont toujours en stand by, malgré de nombreux effets d'annonces.

Par Moussa Diop
Le 15/12/2021 à 13h48, mis à jour le 16/12/2021 à 09h58
Port
DR

Les succès structurants du Maroc semblent avoir fortement inspiré le président Abdelmadjid Tebboune, dont particulièrement Renault Tanger, le port Tanger Med et le groupe OCP, leader mondial des phosphates et engrais.

Et de fait, dès ses premiers mois au pouvoir, le locataire d’El Mouradia a fait du lancement des méga-projets du port d’El Hamdania et du méga-projet d’exploitation des phosphates, initiés par son prédécesseur, ses priorités.

Seulement voilà, deux ans après son arrivée au pouvoir, ses projets se trouvent toujours dans les cartons. Pour tenter de faire bonne figure, depuis quelques semaines, les médias algériens reviennent sur ces projets et sur l’imminence de leur lancement, alors qu’en réalité, ceux-ci sont encore au point mort.

En mai dernier, les autorités algériennes avaient annoncé le démarrage du projet avant fin 2021 pour la livraison de la première phase en 2025, et la seconde, trois ans plus tard, en 2028.

Au fond, le problème principal est le financement de ces méga-projets. En effet, malgré la hausse des cours du baril de pétrole durant l’année 2021, la situation financière de l’Etat n’est toujours pas au beau fixe.

Le déficit budgétaire reste abyssal et les avoirs extérieurs sont loin d’être fastes pour enclencher les financements de méga-projets, forcément très capitalistiques.

Tout le monde se pose la même question: comment l’Algérie va-t-elle financer ses méga-projets sans recourir à l’endettement extérieur alors que ses recettes tirées des hydrocarbures, qui représentent 95% de ses recettes d’exportation, sont mises à mal par le niveau du cours du baril de pétrole de ces dernières années?

Rappelons que ces projets avaient été initié sous l’ancien président, feu Abdelaziz Bouteflika, et trouvent leur origine dans le schéma national d’aménagement du territoire en 2010. Ils devraient être réalisés dans le cadre d’un partenariat selon la règle immuable du 51%-49%, entre des entreprises publiques et privées algériennes, un partenaire étranger de renom.

Mais depuis cette date, le projet du port d’El Hamdania est toujours dans les cartons et son coût ne cesse de grimper. Initialement estimé à 3,6 milliards de dollars, son coût a été revu par la suite à la hausse, à 4,5 milliards de dollars avant de grimper à 5,1 milliards de dollars en 2018.

Confrontés à la crise financière que traverse le pays depuis cette date, dans le sillage de la chute des cours du baril de pétrole, les autorités algériennes ne peuvent accorder autant de dépenses à ce projet structurant sans recourir à l’endettement.

En conséquence, pour le port d’El Hamdania, l’Algérie souhaite non seulement que son partenaire financier, chinois, révise à la baisse le coût de réalisation de ce projet, mais aussi à ce que le financement soit pris en charge par la partie chinoise, via un crédit de la banque chinoise Eximbank of China.

En clair, il faudra pour Alger rediscuter avec le partenaire chinois sur les délais et surtout le coût de réalisation et du financement de ce projet avant de procéder à la signature d’un nouvel accord nécessaire au lancement du projet.

C’est dire qu’il faudra attendre au moins 2022 pour ouvrir les discussions avec les partenaires chinois et espérer relancer ce projet. Seulement, en voulant réduire le coût du projet, l’Algérie risque de réduire aussi sa taille.

Le port d’El Hamdania, avec un tirant d’eau (soit la hauteur de la partie immergée d’un bateau) de 20 mètres, devrait compter 23 quais avec une capacité de traitement annuel de 6,5 millions de conteneurs et 25,7 millions de tonnes de marchandises générales, un port pour le soutage au GNL.

De plus, ce méga-port devrait être adossé à deux sites industriels totalisant 2.000 hectares et reliés aux réseaux ferroviaires et autoroutiers.

Alger annonce vouloir faire de ce projet un outil de désenclavement des pays africains sans façades maritimes. Seulement voilà: les deux seuls pays d’Afrique subsahariens limitrophes de l’Algérie, et sans façades maritimes, que sont le Mali et le Niger, sont bien approvisionnés à partir, entre autres, des ports ouest-africains de Dakar, Abidjan, Lomé, Lagos. Ces ports sont beaucoup plus proches des capitales de ces deux pays, par rapport au méga-port algérien, qui se trouve à l’extrême nord de l’Algérie.

Vu l’état des échanges entre l’Algérie et ces deux pays, on comprend donc aisément que l’objectif de réalisation de ce méga-port est irréaliste.

En réalité, le port d’El Hamdania se voulait être une (pâle?) copie du méga-port de Tanger Med du Maroc, qui figure désormais dans le Top 25 des plus grands ports à conteneurs du monde, et qui est le premier port à conteneur du bassin Méditerranée, avec un total de 5,8 millions de conteneurs EVP traités en 2020, alors qu’il n’occupait que le 48e rang mondial en 2018.

La réalisation du port algérien se justifie par l’unique souci de concurrencer le port marocain.

Or, le complexe industrialo-portuaire marocain, dont la construction avait été entamée dès 2004, et qui se poursuit jusqu’à présent à coup d’extensions, pour accompagner son succès, dispose actuellement d’une capacité de traitement de 9 millions de conteneurs équivalents vingt pieds (EVP), qui le place très loin devant les autres grands ports de la région.

De plus, les extensions en cours de réalisation et ceux qui viennent d’être annoncés devraient fortement augmenter ses capacités de traitement dans les années à venir. C’est dire qu’«il n’y aura pas match» entre les deux ports, une fois que celui d’El Hamdania aura été réalisé.

Outre le méga-port d’El Hamdania, l’autre méga-projet censé encore concurrencer le Maroc est celui des phosphates, qui devrait également contribuer à la diversification de l’économie algérienne. En juin 2020, le président Tebboune avait annoncé que son pays allait rapidement sortir du tout-pétrole en misant sur ses mines, particulièrement sur les phosphates, en relançant rapidement son méga-projet intégré d’exploitation et de transformation des phosphates de l’Est.

Ce projet, qui englobe 5 régions du pays -Tebessa (complexe d’extraction et de traitement du minerai), Souk Ahras (unités de transformation du minerai), El Tarf, Skikda (unité de production d’ammoniac, d’acide nitrique et de nitrate d’ammonium) et Annaba-, vise à faire de l’Algérie un des principaux fournisseurs d’engrais au monde, en comptant sur les ressources en phosphates du pays, et sur ses ressources en gaz et en ammoniac.

Il faut dire que l’Algérie dispose d’atouts indéniables pour lancer ce projet, notamment du fait de la disponibilité du gaz et de l’ammoniac en abondance.

Mais comme pour le port d’El Hamdania, ce méga-projet intégré n’arrive lui aussi pas à sortir des cartons.

Pourtant, un mémorandum a été signé en 2018 entre la société Asmidal (filiale de la Sonatrach) et Manadjim El Djazair (Manal), qui contrôlent 51% du capital, et des Chinois (Citic, Wengfu, Fonds de la Route de la soie, Fonds sino-africain pour le développement…) qui devaient détenir 49% des parts du projet.

Ce méga-projet aurait dû démarrer en 2019, mais il est toujours en stand-by. Il faut dire que son coût global est colossal. Il avait été estimé au départ à 10 milliards de dollars, à cause des infrastructures nécessaires à ce projet intégré, qui doit comprendre des unités de production de phosphates, des unités de production d’engrais, un quai phosphatier à Annaba, une station de dessalement d’eau de mer à Guerbès et une ligne de chemin de fer, devant relier Tébessa au port minéralier d’Annaba… Depuis, le projet a été revu avec un nouveau schéma de développement, pour un investissement global estimé à 6 milliards de dollars.

Ce projet devrait permettre à l’Algérie d’accroître sa production de 1 à 6 millions de tonnes par an à partir de 2022 et faire du pays le cinquième producteur mondial de phosphates.

Le complexe devrait aussi permettre la valorisation de cette ressource naturelle à travers la production d’engrais, d’ammoniac, de dioxyde de silicium et d’autres produits dérivés (acide nitrique, nitrate d’ammonium, etc.).

Mais ce méga-projet phosphatier, censé concurrencer ce mastodonte marocain qu’est l’office chérifien des phosphates (OCP), leader mondial en l’a matière, tarde aussi à voir le jour, certainement à cause de son coût colossal.

En juin dernier, le ministre de l’Energie, Mohamed Arkab, avait donné un coup d’arrêt à ce projet, en annonçant un nouvel appel d’offre international pour sa réalisation, et mettant ainsi fin au mémorandum signé en 2018 entre la Sonatrach et China international trust and investment corporation (Citic), du fait de soupçons de corruption.

Les entreprises chinoises partenaires avaient été introduites dans les cénacles algérois par les frères Kouninef, qui se trouvent actuellement en prison, dans le cadre des opérations anti-corruption visant des oligarques de l’ancien régime. La Sonatrach, impliquée dans ce projet était d’ailleurs dirigée à cette période par Abdelmoumen ould Kaddour, qui se trouve lui aussi actuellement en prison, dans le cadre de l’achat de la raffinerie d’Augusta, en Italie.

De toutes les manières, le projet devrait revenir aux Chinois qui avaient décidé d’apporter 80% du financement nécessaire à sa réalisation.

Et même si ce projet phosphatier se concrétise, il ne pourra pas faire de l’ombre à l’OCP. En effet, les réserves en phosphates de l’Algérie ne sont estimées qu’à 2,2 milliards de tonnes, contre 50 milliards de tonnes pour le Maroc, qui détient 75% des réserves mondiales de phosphates prouvées, selon les données de l’USGS, le Département d’études géologiques des Etats-Unis de 2016.

Bref, deux ans après son arrivée au pouvoir, les méga-projets de Abdelaziz Bouteflika, soigneusement réchauffés par le président Abdelmadjid Tebboune dans le cadre de sa politique de diversification de l’économie algérienne, sont toujours au point mort.

Par Moussa Diop
Le 15/12/2021 à 13h48, mis à jour le 16/12/2021 à 09h58

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