L’économie informelle constitue l’un des piliers de l’activité en Afrique, représentant entre 30% et 40% du produit intérieur brut selon les estimations consolidées issues de la CNUCED et de la Banque mondiale. Ce poids s’observe dans la majorité des économies, avec des niveaux atteignant 42,5% du PIB au Nigeria selon une révision récente du produit intérieur brut, une contribution significative qui contraste avec une captation fiscale limitée.
Les pays fortement marqués par l’informalité enregistrent un manque à gagner estimé entre 5 et 12 points de PIB en recettes publiques, d’après la Banque mondiale. Cette situation réduit mécaniquement les marges de financement des politiques publiques, en particulier dans les secteurs sociaux.
Par prolongement, cette faiblesse fiscale s’accompagne d’un déficit de couverture sociale. Entre 60% et 80% des travailleurs africains restent exclus de tout système formel de protection, selon les données de l’OIT et des analyses relayées par la Conférence permanente des chambres consulaires africaines et francophones (CPCCAF). L’évolution de l’informalité sur le continent reste marginale. Le taux d’emploi informel est passé de 84,3% en 2005 à environ 83% en 2024, ce qui traduit une transformation lente malgré les réformes engagées dans plusieurs pays.
Cette stabilité s’explique par des facteurs structurels identifiés dans les analyses de l’IOE: faible capitalisation des entreprises, niveau d’éducation limité et forte pression démographique liée à une population jeune. À ces éléments s’ajoute une prédominance des zones rurales, où les activités économiques restent largement non enregistrées.
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En parallèle, les coûts administratifs et fiscaux associés au secteur formel continuent de dissuader une partie des acteurs économiques. L’OIT souligne que l’informalité constitue souvent une réponse rationnelle à un environnement réglementaire perçu comme peu incitatif.
La répartition sectorielle de l’économie informelle confirme son ancrage dans les activités à faible valeur ajoutée. Le commerce de détail et les services urbains dominent, en particulier dans les grandes agglomérations, tandis que l’agriculture de subsistance reste centrale dans les zones rurales.
Comparaison de pays africains (emploi et poids économique)
| Pays | Part de l’emploi informel | Part du PIB informel | Secteurs dominants |
|---|---|---|---|
| Nigéria | 92,3% | 42,5% | Agriculture, commerce |
| Kenya | 86% | 33,8% | Agriculture, services urbains |
| Afrique du Sud | 19,5% | 20% | Commerce, services |
| Maroc | 79,9% | 34% | Commerce, textile, agriculture |
| Sénégal | 95% | 40% | Commerce, artisanat, services |
Sources : OIT, CNUCED, Statistics South Africa, CESE Maroc, ANSD
Au Maroc, par exemple, près de 70% des exploitations agricoles couvrent moins de 5 hectares, avec un nombre limité de travailleurs affiliés aux régimes formels . Cette configuration illustre un modèle productif fragmenté, caractérisé par une faible productivité et un accès limité aux financements.
En Afrique du Sud, les données de Statistics South Africa montrent une transformation progressive du secteur informel, avec une baisse de la part du commerce au profit de services diversifiés, ce qui traduit une évolution interne sans réduction significative du phénomène.
L’analyse sociodémographique révèle une concentration de l’informalité parmi certaines catégories de population. Les femmes représentent plus de 85% des emplois informels dans plusieurs pays africains, notamment dans le commerce et les services domestiques.
Les jeunes constituent également une part dominante de cette économie. Au Nigeria, près de 98% des actifs âgés de 15 à 24 ans travaillent dans l’informel selon un rapport de l’OIT. Cette situation reflète l’incapacité des économies à absorber une main-d’œuvre croissante dans des emplois formels.
Cette distribution sociale renforce les inégalités, en maintenant une grande partie de la population active dans des activités à faible revenu et sans protection.
Un amortisseur économique aux effets ambivalents
L’économie informelle joue un rôle d’amortisseur en période de crise. La pandémie de COVID-19 a illustré cette fonction: près de 325 millions de travailleurs informels en Afrique ont subi des pertes de revenus en 2020, selon la CPCCAF. Cependant, cette capacité d’absorption s’accompagne d’une fragilité structurelle. L’absence de contrats formels et de protection sociale expose les travailleurs à des chocs économiques répétés, sans mécanismes de stabilisation.
Sur le plan macroéconomique, l’informalité soutient la demande intérieure mais limite l’investissement productif. Les entreprises informelles, souvent sous-capitalisées, restent peu intégrées aux chaînes de valeur régionales et internationales.
Poids macroéconomique de l’économie informelle en Afrique
| Indicateur | Niveau / estimation |
|---|---|
| Part de l’emploi informel (2024) | 83% |
| Part du PIB informel | 30–40% |
| Perte de recettes fiscales liée à l’informalité | 5 à 12 points de PIB |
| Part de travailleurs sans protection sociale | 60–80% |
| Travailleurs informels affectés par la COVID-19 | 325 millions |
| Évolution du taux d’informalité (2005–2024) | 84,3 % → 83% |
Les politiques publiques mises en place visent principalement à réduire les barrières d’entrée dans le secteur formel. Plusieurs pays ont introduit des guichets uniques et des régimes fiscaux simplifiés pour les micro-entreprises, en ligne avec les recommandations de l’OIT.
Le Maroc a ainsi déployé un statut d’auto-entrepreneur accompagné d’une extension progressive de la couverture sociale. D’autres initiatives, comme les systèmes de taxation simplifiée en Afrique de l’Ouest, visent à élargir l’assiette fiscale sans alourdir la charge administrative.
L’intégration des technologies financières constitue un levier supplémentaire. Au Kenya, l’usage du mobile money a facilité l’accès au crédit et aux transactions formelles, contribuant à une meilleure traçabilité des activités économiques.
Malgré ces avancées, plusieurs freins continuent de limiter la formalisation. Les lourdeurs administratives, la corruption et le manque de coordination entre institutions réduisent l’efficacité des dispositifs existants.
L’accès au financement demeure également un obstacle majeur. Les micro-entrepreneurs informels disposent rarement des garanties exigées par les institutions financières, ce qui limite leur capacité d’investissement.
En outre, l’absence de données statistiques fiables complique l’évaluation des politiques publiques. Les systèmes nationaux de mesure de l’informalité restent fragmentés, ce qui réduit la visibilité du phénomène à l’échelle continentale.
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L’économie informelle pose une équation centrale pour les économies africaines: elle constitue à la fois une source d’activité indispensable et un frein à la mobilisation des ressources publiques.
Cette dualité implique une approche graduelle. Les recommandations convergent vers une combinaison d’outils: simplification administrative, extension de la protection sociale et développement des compétences.
L’enjeu ne réside pas dans la disparition de l’informalité, mais dans son intégration progressive dans des circuits économiques plus structurés. Cette évolution conditionne la capacité des États africains à renforcer leur souveraineté économique et à financer des politiques sociales à grande échelle.
