À l’approche des élections, l’Afrique du Sud aux prises avec la fièvre xénophobe

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Le 02/05/2026 à 08h34

Dans les rues de Hillbrow, au cœur de Johannesburg, le bourdonnement habituel cède la place à un silence lourd, exacerbé par une tension sourde, électrique, qui pèse depuis des mois déjà sur les commerces et les foyers.

Pas loin d’ici, cinq ressortissants éthiopiens ont été tués en une semaine dans des attaques aux relents xénophobes, alors que la métropole s’apprête lundi à un «blocage national» à l’initiative d’un groupe se faisant appeler «Citoyens concernés et électeurs d’Afrique du Sud» qui exige le départ des étrangers du pays, indépendamment de leur statut légal.

Le groupe appelle tous les partis politiques, organisations étudiantes, associations de taxis et églises à participer à la grève «pour contraindre tous les étrangers à quitter le pays», estimant que les entreprises, les lieux de travail et les écoles doivent fermer, pour exercer une pression sur le gouvernement «qui semble inutile ou traître à la nation».

Les départements de l’Éducation, de la Santé et des Services correctionnels doivent commencer à expulser les étrangers en situation irrégulière, selon le groupe, pour qui toutes ces revendications sont formulées pour «éviter une guerre civile».

Ce mot d’ordre, qui galvanise sur les réseaux sociaux une jeunesse désabusée, fait suite à des appels au rapatriement des étrangers, émanant d’organisations dites «civiques», telles que Operation Dudula et March and March.

March and March a organisé, la semaine dernière à Pretoria et à Johannesburg, deux manifestations au cours desquelles les commerces ont fermé de crainte de pillage et de violences, à l’instar de marches similaires à Durban.

Le blocage de lundi, construit autour du slogan «renvoyez les étrangers chez eux», semble être le dernier en date d’une série de manifestations qui, n’étant pas nées dans le vide, ont dégénéré parfois en attaques contre des personnes et des biens, plongeant dans l’angoissante les communautés immigrées.

A six mois des élections locales de novembre, ce qui n’était que des braises couvant sous la cendre est en train de se transformer en un brasier politique, où la question migratoire est devenue un levier principal de la conquête électorale.

«Malheureusement, les violences xénophobes sur le terrain ont augmenté avant même la manifestation prévue en mai 2026, laquelle a historiquement entraîné des dégâts matériels, des blessures graves chez des migrants africains innocents et même des pertes en vies humaines», a déclaré l’avocat Simba Chitando, représentant de l’Association des titulaires du permis zimbabwéen.

Selon lui, «il ne fait absolument aucun doute que la cause de ces violences réside dans des politiciens sud-africains qui ont encouragé des crimes de haine organisés, soutenus par l’État, afin de détourner l’attention de leurs propres insuffisances, du déclin économique et de l’effondrement général de l’État de droit».

Nkululeko Xhelitole, président de la fondation Lungelo Lethu pour les droits humains, a également critiqué la grève prévue, en soulignant son potentiel de violence.

«Nous ne pouvons pas, en tant que Sud-Africains, commencer à blâmer les étrangers pour tous nos maux. Beaucoup de choses ne fonctionnent pas dans ce pays et doivent être corrigées, mais ce n’est pas la bonne manière d’y parvenir», a-t-il affirmé.

Selon une enquête de l’Inclusive Society Institute, la méfiance envers les immigrés africains est passée de 62,6% en 2021 à 73,1% en 2025.

Dans ce pays où vivraient plus de trois millions d’immigrés, la xénophobie est de plus en plus prégnante et cible surtout les ressortissants africains, notamment les travailleurs en provenance du Zimbabwe, du Mozambique, de la RD Congo et du Malawi.

Dans la pire vague de violence de ces deux dernières décennies, 62 personnes avaient perdu la vie en 2008.Pour Mike Ndlovu, de Kopanang Africa Against Xenophobia, «il y a clairement une dérive qualitative vers un populisme de droite, et même des éléments de fascisme qui se développent dans la politique du pays».

Loren Landau, professeur à l’Université du Witwatersrand, précise que «comme aucun parti n’a de plan concret répondant aux préoccupations des citoyens, la rhétorique anti-étrangers sert à créer du lien. Des quartiers populaires à la politique nationale, les dirigeants — élus, autoproclamés ou autres — utilisent cette carte pour se mettre en avant».

«Mettez une élection locale très disputée et incertaine à l’horizon, et l’Afrique du Sud devient une poudrière», a-t-il prévenu, relevant que, même si le sentiment anti-étrangers apparaît généralement avant les élections, «cette année est particulièrement intense en raison de l’insécurité liée à l’emploi, à l’eau et à l’électricité».

Le fait que le président ait consacré 10 minutes de son discours de la Journée de la liberté à l’immigration suggère que, pour certains, «l’oppression de l’apartheid a été remplacée par la concurrence migratoire», a-t-il soutenu, mettant en garde contre l’arrivée aux commandes de «candidats moins qualifiés, moins intègres et moins capables de servir la population».

C’est le cas du parti ActionSA de Herman Mashaba qui a été bien accueilli lors de la manifestation de Johannesburg, où il a exprimé son soutien au mouvement.

«En tant que pays, nous avons atteint un point où ces étrangers nous manquent totalement de respect», a-t-il déclaré, soutenant que «la seule façon de sauver ce pays, ce sont des actions comme celles-ci. Nous en avons assez», a-t-il ajouté.

La manifestation March and March à Durban le mois dernier a rassemblé des milliers de partisans, parmi lesquels Herman Mashaba, ainsi que des représentants des partis Inkatha Freedom Party et uMkhonto weSizwe.

À ce propos, Samuel Okunade, de l’Université de Johannesburg, a fait observer que des dirigeants des partis au pouvoir comme de l’opposition ont, à différents moments, affirmé que les étrangers surchargent les systèmes de santé et d’éducation.

«Un tel discours trouve un écho chez des citoyens frustrés par le chômage, les infrastructures défaillantes et les hôpitaux sous-financés, mais il détourne l’attention des véritables causes: la mauvaise gestion structurelle et la corruption», a-t-il souligné.

Si la justice sud-africaine a, par le passé, réussi à censurer certains discours haineux, le système semble débordé par la vitesse de propagation des idées extrémistes en ligne, au moment où le gouvernement multiplie les appels au calme, souvent inaudibles sous le vacarme d’une rhétorique du «Sud-Africain d’abord».

Alors que les pays voisins observent avec inquiétude ce basculement de la «nation arc-en-ciel» vers la xénophobie, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a condamné les violences et la haine qui «n’ont pas leur place dans une société démocratique», rappelant la solidarité internationale ayant soutenu l’Afrique du Sud durant l’apartheid.

Par Le360 Afrique (avec MAP)
Le 02/05/2026 à 08h34