Caution de 70.000 dollars pour travailler aux États-Unis: les étudiants africains qui ont le plus à perdre

Étudiants africains à la cérémonie de remise de leur diplôme.

Le 09/10/2026 à 16h01

La règle n’est pas encore finale. Elle est ouverte à commentaires. Mais elle fixe déjà une tendance. Washington veut que la formation pratique optionnelle (OPT) ne soit plus un sas automatique vers l’emploi. Pour l’Afrique, le défi n’est plus seulement d’envoyer des étudiants aux États-Unis. Il s’agit de financer leur premier emploi, de négocier avec des écoles plus sélectives et de bâtir des alternatives crédibles pour retenir un capital humain que le marché américain attire, puis filtre.

Le prix de 70.000 dollars n’est pas qu’un chiffre. C’est un mur qui pourrait se dresser au bout du diplôme américain. Washington a choisi le mois d’octobre 2026 pour envoyer un signal qui dépasse les frontières américaines. Le 7 octobre, le Département de la Sécurité intérieure (DHS) a annoncé un projet de règlement imposant des frais de 70.000 dollars par étudiant détenteur d’un visa F-1 pour une première participation à l’OPT, la «formation pratique optionnelle», et de 30.000 dollars pour toute participation ultérieure.

Le visa F‑1 est le visa destiné aux personnes qui viennent aux États-Unis pour suivre des études à temps plein dans un établissement autorisé: université, collège, lycée ou programme de formation linguistique, par exemple. Il s’agit d’un visa étudiant non-immigrant. Il autorise le séjour pour les études, sous réserve de respecter les conditions applicables, notamment rester inscrit à un programme à temps plein.

La mesure, publiée au Federal Register le 8 octobre sous le numéro ICEB-2026-0100, vise officiellement à «lutter contre la fraude et les abus, à renforcer l’intégrité du système d’immigration et à protéger les travailleurs américains». Pour l’Afrique, elle ne dit pas son nom. Elle n’en désigne pas moins, en creux, les pays dont les étudiants sont les plus nombreux aux États-Unis.

Top 10 africain des étudiants aux États-Unis, 2024/2025

RangPaysÉtudiantsDonnée saillante
1Nigeria21 847Premier africain ; +9,1% ; record historique
2Ghana12 825Record historique
3Kenya5 337Troisième source africaine
4Égypte4 518Quatrième source africaine
5Éthiopie3 395Cinquième source africaine
6Afrique du Sud2 952Sixième source africaine
7Zimbabwe2 712Septième source africaine
8Maroc1 975Huitième source africaine
9RD Congo1 794Neuvième source africaine
10Ouganda1 495Dixième source africaine

Source: Open Doors 2025.

Le DHS ne cible pas une nationalité. Il cible un statut: le visa F-1. Et un mécanisme: l’OPT, autorisation temporaire d’emploi directement liée au domaine d’études, jusqu’à 12 mois par niveau d’études, avec 24 mois supplémentaires pour les diplômés STEM.

Mais lorsqu’on superpose cette règle aux données Open Doors 2025, la carte africaine apparaît avec une netteté brutale. Le Nigeria, avec 21 847 étudiants aux États-Unis en 2024/2025, arrive en tête du continent, devant le Ghana (12.825), le Kenya (5.337), l’Égypte (4.518), l’Éthiopie (3.395), l’Afrique du Sud (2 952), le Zimbabwe (2.712), le Maroc (1.975), la République démocratique du Congo (1.794) et l’Ouganda (1.495). Tous ces pays figurent dans le Top 10 africain du rapport Open Doors, repris par Pulse et Global Statistics Wire.

La logique du DHS est explicitement dissuasive. «La formation pratique optionnelle n’a jamais été conçue pour servir de porte dérobée vers le marché du travail américain, de subvention à la main-d’œuvre bon marché ou de récompense pour ceux qui exploitent le système», a déclaré un porte-parole du DHS.

«Le DHS renforce les exigences de l’OPT afin d’obliger les étudiants étrangers à prouver leur valeur aux employeurs. Les travailleurs américains ne devraient pas avoir à rivaliser avec un programme qui a été transformé en vivier de main-d’œuvre étrangère bon marché», a-t-il ajouté. Le message est clair: il ne s’agit pas seulement de taxer, mais de filtrer.

Qui paie, et à quel moment

Le point juridique est décisif. Ce ne sont pas les étudiants qui sont formellement redevables, mais les établissements certifiés par le SEVP. L’école doit payer les 70 000 dollars avant que le responsable désigné (DSO) n’inscrive la recommandation OPT dans le SEVIS, et avant que l’étudiant ne dépose sa demande d’autorisation de travail auprès de l’USCIS.

L’USCIS ne pourra pas accorder l’autorisation si l’établissement n’a pas payé. Les frais ne sont pas liés à un employeur précis. Ils s’appliquent dès que l’école recommande l’étudiant pour n’importe quel type d’OPT. Le DHS reconnaît que les écoles pourront répercuter cette obligation sur les étudiants, sur tous les étudiants ou sur les employeurs.

C’est là que le bât blesse pour les familles africaines. Une facture de 70.000 dollars, puis de 30.000 dollars, peut transformer un diplôme américain en pari financier hors de portée.

Le texte prévoit des remboursements si l’étudiant n’obtient pas son document d’autorisation d’emploi, mais aucun remboursement une fois ce document délivré. Il précise aussi que si un étudiant enchaîne un OPT avant la fin des études et un OPT après diplôme, l’école paierait 70.000 dollars puis 30.000 dollars, soit 100.000 dollars, contre 70.000 dollars si toute la période est utilisée après le diplôme.

Le DHS anticipe d’ailleurs un report vers l’OPT post-diplôme. Pour les étudiants africains qui comptaient financer leurs études par un travail préalable, l’équation se durcit.

Nigeria et Ghana en première ligne

Le Nigeria et le Ghana ne sont pas seulement les deux premiers pays africains dans les données Open Doors 2025. Ils figurent parmi les douze pays du monde à avoir atteint leur plus haut niveau historique d’étudiants aux États-Unis. Le Nigeria avec 21.847 étudiants, en hausse de 9,1%, le Ghana avec 12.825. Ces deux pays concentrent donc l’essentiel de la présence africaine. Derrière, le Kenya, l’Égypte, l’Éthiopie et l’Afrique du Sud complètent le Top 6. Le Zimbabwe, le Maroc, la RDC et l’Ouganda ferment le Top 10.

Le Top 30 élargit la focale. Rwanda (1.359), Côte d’Ivoire (1.188), Cameroun (1.181), Tanzanie (1.140), Tunisie (769), Zambie (743), Malawi (610), Sénégal (498), Angola (478), Sierra Leone (462), Gambie (430), Algérie (426), Soudan (417), Burkina Faso (309), Botswana (303), Liberia (290), Bénin (267), Madagascar (251), Mali (249), Togo (247).

Aucun de ces pays n’est nommé dans le communiqué du DHS. Mais aucun n’est hors champ. La règle s’applique à tout étudiant F-1 recommandé pour l’OPT par une école certifiée SEVP.

La question n’est donc pas «quels pays africains sont visés ?» mais «quels pays africains ont le plus à perdre ?» La réponse est dans les chiffres: le Nigeria, le Ghana, le Kenya, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Afrique du Sud, le Zimbabwe, le Maroc, la RDC et l’Ouganda forment le premier rideau. Les pays du Top 30 forment le second.

Le DHS assume une comparaison avec le programme H-1B. Les visas H-1B sont plafonnés à 65 000 par exercice, plus 20.000 pour les titulaires d’un master ou plus obtenu aux États-Unis. L’OPT, lui, n’a pas de plafond statutaire. En 2024, 194.554 étudiants F-1 ont obtenu une autorisation OPT ou STEM OPT, et 165.524 participaient au STEM OPT, soit près du double des visas H-1B autorisés chaque année.

Le DHS en conclut que l’OPT est devenu un contournement des plafonds et des frais du H-1B. Il fixe donc un prix d’entrée comparable à celui du H-1B pour décourager cette substitution.

L’argumentaire inclut la fiscalité. Les étudiants F-1 en OPT sont généralement exemptés de Social Security et Medicare (FICA) pendant leurs cinq premières années civiles. L’employeur économise 6,2% du salaire jusqu’au plafond taxable et 1,45% du salaire total.

Le DHS y voit un incitatif à embaucher étranger plutôt qu’américain. Il cite aussi des taux de chômage élevés chez les jeunes diplômés en informatique et en ingénierie informatique, et une hausse de la part étrangère dans les métiers informatiques et mathématiques. La protection des travailleurs américains devient ainsi le motif central, au nom des décrets et directives présidentiels récents.

Fraude: le motif officiel

Le DHS justifie la mesure par les abus identifiés par le SEVP: faux employeurs, entreprises-écrans, adresses résidentielles utilisées comme lieux de travail, «pay-to-stay», employés fantômes, réseaux multi-États. Il cite une affaire de 2020 impliquant une femme d’affaires chinoise condamnée pour avoir fourni de faux documents à au moins 2 693 étrangers, principalement des étudiants F-1 en OPT.

Il mentionne aussi l’arrestation de 15 étudiants F-1 en 2020, des entreprises-écrans ayant employé près de 4 000 étudiants via OPT, et une enquête récente ayant identifié plus de 10 000 étudiants F-1 travaillant pour des employeurs hautement suspects. «Sans les frais proposés, le DHS ne peut pas opérer l’OPT conformément à son objectif de prévention de la fraude et pourrait fermer complètement le programme», écrit l’agence américaine.

Pour les pays africains, ce discours a un double tranchant. Il peut légitimer une vigilance accrue contre les filières frauduleuses qui exploitent la crédibilité des diplômés africains. Mais il fait peser sur tous les étudiants une présomption de coût. Les établissements, surtout les petites structures, deviennent des trieurs.

Le DHS estime que 56% des institutions SEVP régulées sont de petites entités. Sur 1 389 petites institutions affectées, 622 subiraient un impact inférieur ou égal à 1% de leur revenu annuel après transition, 483 entre 1 et 5%, 104 entre 5 et 10%, 82 entre 10 et 20%, et 98 plus de 20%. En année de transition, 116 petites institutions dépasseraient 20 % d’impact. Autrement dit, la règle ne pèse pas seulement sur les étudiants. Elle peut fragiliser les collèges qui les accueillent.

Open Doors 2025 rapporte 1.177.766 étudiants internationaux aux États-Unis en 2024/2025, en hausse de 5%, soit 6% de la population de l’enseignement supérieur américain. Ces étudiants ont contribué à hauteur de près de 55 milliards de dollars à l’économie américaine en 2024 et soutenu plus de 355 000 emplois. L’OPT a atteint 294.253 étudiants, en hausse de 21%. Plus de la moitié, 57%, poursuivent des études STEM. Mais les nouveaux étudiants internationaux ont diminué de 7% à l’automne 2024.

Le snapshot de l’automne 2025 montre même une baisse globale de 1%, une chute de 12% des inscriptions en master et doctorat, une baisse de 17% des nouveaux inscrits, tandis que l’OPT progresse encore de 14%. La dynamique est donc contradictoire: l’OPT explose, mais la base entrante se contracte. Les frais de 70.000 dollars pourraient accélérer cette contraction.

Le DHS estime les transferts annuels entre 8,7 et 16,9 milliards de dollars, avec une estimation principale de 12,8 milliards à 3%. Sur dix ans, les transferts atteindraient 109,4 milliards en valeur actualisée à 3%. Les coûts annualisés seraient de 4,1 milliards en estimation principale, avec une fourchette de 32 millions à 8,2 milliards.

Les coûts d’opportunité liés à la réduction de l’OPT pourraient atteindre 8,07 milliards après la transition. Ce ne sont pas des montants symboliques. Ils redessinent l’équation de l’accès au marché du travail américain.

Le calendrier

La période de commentaires publics sur l’ensemble de la règle court du 8 octobre au 9 novembre 2026. Au moment où nous mettons sous presse, la plateforme du Federal Register, journal officiel quotidien du gouvernement fédéral des États-Unis, affiche 774 commentaires reçus. La section relative au Paperwork Reduction Act bénéficie de 60 jours, jusqu’au 7 décembre.

La règle finale, si elle est publiée, prendrait effet 60 jours après sa publication. Les frais s’appliqueraient aux recommandations DSO datées à partir de cette date d’entrée en vigueur. Les étudiants déjà en OPT, déjà approuvés ou déjà recommandés avant cette date ne seraient pas concernés pour leur demande en cours. Mais toute demande ultérieure serait soumise aux nouveaux frais.

Pour les étudiants africains, le message est double. D’un côté, les États-Unis restent la première destination mondiale, avec 1,2 million d’étudiants internationaux et une contribution économique revendiquée de 55 milliards de dollars. De l’autre, le DHS fixe un prix d’entrée qui transforme l’OPT en privilège coûteux. Les pays qui se démarquent le plus (Nigeria, Ghana, Kenya, Égypte, Éthiopie, Afrique du Sud, Zimbabwe, Maroc, RDC, Ouganda) sont aussi ceux dont les étudiants devront arbitrer le plus durement.

Les filières STEM, qui représentent 57% des étudiants internationaux, restent les plus susceptibles d’être financées, car elles ouvrent droit à 24 mois supplémentaires. Mais les filières non-STEM, moins rentables pour les écoles, risquent de devenir les premières sacrifiées. Le DHS l’admet à demi-mot. Dans son scénario bas, les établissements ne paieraient les frais que pour les étudiants éligibles au STEM OPT.

Repères chiffrés de la règle OPT

ÉlémentContenu
Frais OPT initial70 000 dollars par étudiant F-1
Frais OPT ultérieur30 000 dollars par étudiant F-1
Payeur formelÉtablissements certifiés SEVP
Condition de paiementAvant la recommandation DSO dans SEVIS et avant la demande USCIS
Durée OPTJusqu’à 12 mois par niveau d’études
Extension STEM24 mois supplémentaires
Période de commentaires8 octobre – 9 novembre 2026
Paperwork Reduction ActJusqu’au 7 décembre 2026
Entrée en vigueur60 jours après publication de la règle finale
Transferts annuels estimés8,7 à 16,9 milliards de dollars
Coûts annualisés4,1 milliards en estimation principale
Coûts d’opportunité après transitionJusqu’à 8,07 milliards de dollars

Source: Administration américaine.

Par Modeste Kouamé
Le 09/10/2026 à 16h01