Selon Wim Zwijnenburg, spécialiste de ces engins pour l’ONG PAX, les autorités éthiopiennes utilisent des drones turcs Bayraktar TB2 (environ 1,7 million d’euros pièce) et Akinci (21,5 millions d’euros), mais également des Wing Loong chinois et des Mohajer-6 iraniens.
Lors de la guerre du Tigré, les drones turcs ont sauvé les autorités fédérales en repoussant en 2021, à moins de 200 km d’Addis Abeba, une colonne de forces tigréennes fondant sur la capitale éthiopienne.
En mars 2025, Abiy Ahmed a inauguré l’usine SkyWin Aeronautics Industries qui fabrique des drones «à usages tant civils que militaires», d’après l’agence officielle ENA, qui a vanté la «prouesse technologique» que représentent ces engins «imaginés et fabriqués» par des Ethiopiens.
«Un hall d’exposition présentant quelques drones rutilants ne nous renseigne guère sur les véritables capacités de production, ni sur la provenance de la technologie, des composants clés ou, éventuellement, des kits complets», nuance auprès de l’AFP Pieter Wezeman, chercheur à l’Institut international de recherche sur la paix (Sipri), estimant «qu’une part importante de tout cela est importée».
Selon Jeremy Binnie, de la société de renseignement sur la défense Jane’s, le seul modèle montré lors de l’inauguration, estampillé «SW01», «ressemble (...) à un modèle chinois du commerce». Ces drones à décollage vertical - ne nécessitant donc pas de piste - peuvent néanmoins «améliorer votre efficacité militaire» en «permettant de localiser un ennemi ou d’ajuster un feu d’artillerie», souligne M. Binnie.
Une seconde usine, Aeroabay, ouverte fin 2025, a «intensifié la production de petits drones armés, notamment des modèles pilotés par fibre optique», à usage unique, dont le prix varie de 4,30 à 8.600 euros l’unité, selon Wim Zwijnenburg.
Selon lui, le pays dispose de milliers de ces «petits drones quadricoptères», dits FPV (acronyme anglais de «pilotage en immersion»), qui permettent à leur pilote de visualiser le terrain comme s’il était à bord et peuvent porter des charges explosives.
M. Abiy assure que cette production éthiopienne de drones vise non «à alimenter les conflits, mais à les prévenir», via «la dissuasion (...) face à des acteurs belliqueux».
Où ces drones sont-ils utilisés?
L’Ethiopie, géant d’environ 130 millions d’habitants, est fracturée par plusieurs conflits internes.
Les drones sont utilisés «notamment dans la campagne de contre-insurrection que mène le gouvernement (fédéral) en Amhara», région du nord-ouest du pays, contre les milices nationalistes Fano, affirme Magnus Taylor, directeur adjoint du projet Corne de l’Afrique à l’International Crisis Group (ICG), ajoutant que ces appareils y ont «été mis en cause dans la mort de civils à plusieurs reprises».
Selon les données d’Acled, ONG qui répertorie et analyse les conflits armés dans le monde, les forces fédérales ont procédé à 102 frappes de drones dans cet Etat régional depuis avril 2023, début de l’insurrection des Fano.
Ils ciblent aussi dans une moindre mesure les rebelles de l’OLA actifs depuis 2018 en Oromia, Etat régional le plus vaste et peuplé du pays (centre-sud et centre-ouest, qui enserre la capitale Addis Abeba).
Et depuis le début de l’année, des drones ont frappé 14 fois le Tigré, sur fond de montée des tensions entre Addis Abeba et les autorités régionales du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) et alors que troupes fédérales et forces tigréennes sont massées de chaque côté de la frontière.
Selon les données d’Acled, en août seulement, sept frappes de drones ont «visé les positions des forces tigréennes (TDF) et des dirigeants du TPLF».
Pour Wim Zwijnenburg, les engins utilisés «semblent être de gros drones militaires télécommandés, équipés de bombes planantes ou de missiles».
Pourquoi frapper le Tigré?
Pour Amanuel Assefa, vice-président du TPLF, le gouvernement fédéral souhaite «semer la terreur parmi la population, cibler des responsables politiques et militaires et détruire des cibles spécifiques et des infrastructures civiles de base».
Selon Acled, les autorités éthiopiennes entendent «perturber la mobilisation et la planification» des TDF qui procèdent ces derniers mois à des recrutements forcés.
Les frappes, visant «dépôts d’armes et voies d’approvisionnement» du TPLF, peuvent être «en prévision d’une éventuelle offensive» des autorités fédérales au Tigré, craint Edward Bach, du cabinet Verisk Maplecroft.
Au contraire, estime Magnus Taylor, Abiy Ahmed «ne semble pas vouloir se laisser entraîner dans une guerre terrestre coûteuse au Tigré». «Pour l’instant, Abiy semble envisager la situation comme une guerre d’usure; comme il peut utiliser des drones sans rencontrer de véritable opposition, il est en mesure de la faire durer bien plus longtemps», selon lui.
