Saisie par l’opposition, notamment les Combattants pour la liberté économique (EFF) et le Mouvement de la transformation nationale, la Cour constitutionnelle (CC) a relancé la procédure de destitution à l’encontre du président Ramaphosa, provoquant ainsi un séisme institutionnel, dont les répliques menacent un GNU, déjà fragilisé par ses guerres intestines.
À l’approche des élections locales du 4 novembre, c’est tout l’échiquier politique national qui se redéfinit avec la relance de l’enquête sur le scandale de «Farmgate», lié au vol mystérieux en 2020 d’environ 580 mille USD en devises dissimulés dans les canapés de la ferme de gibier du président.
La présidente de l’Assemblée nationale, Thoko Didiza, a acté cette semaine la création d’une commission d’enquête qui sera chargée de déterminer s’il existe des motifs suffisants pour destituer le président.
La commission est composée de 31 membres représentant proportionnellement les 16 forces politiques siégeant au Parlement, avec une nette domination du Congrès national africain (ANC, 9 sièges), l’Alliance démocratique (DA, 5), uMkhonto weSizwe Party (MKP, 3), l’EFF (2), le reste des sièges étant répartis entre les petites formations.
Face à cette procédure, l’arène parlementaire se fracture en deux blocs distincts : le camp de soutien ou de la coalition du GNU et le camp de l’opposition radicale.
Dans le premier bloc, «le Comité exécutif national a réaffirmé, en des termes clairs et sans ambiguïté, son soutien total et continu au président de l’ANC, le camarade Cyril Ramaphosa, en tant que dirigeant de ce mouvement et, à ce titre, chef du Gouvernement d’unité nationale», a déclaré le SG du parti Fikile Mbalula.
Il a rejeté les appels au retrait du président, soulignant que le parti ne voterait pas pour destituer son propre président, d’autant plus que la CC «n’a déclaré le président coupable de rien».
Même son de cloche du côté du vice-président Paul Mashatile qui a rappelé que M. Ramaphosa s’est engagé à respecter les procédures du Parlement et qu’il n’échappera pas à ses responsabilités, soutenant que «personne n’est au-dessus de la loi».
Le principal partenaire du GNU, la DA adopte une position pragmatique de légaliste, avec un message double: s’assurer du respect des règles républicaines tout en protégeant la stabilité des institutions économiques et gouvernementales qu’elle codirige désormais.
Le parti souligne toutefois que la décision de la CC trace une ligne claire entre la DA et l’ANC qui, selon lui, a «pendant trop longtemps présidé à une culture politique dans laquelle la responsabilité est retardée, diluée ou évitée lorsqu’elle devient gênante».
Dans le camp adverse, mené par le parti MK de Jacob Zuma et les EFF, la création de cette commission est l’occasion de faire chuter Ramaphosa qui incarne, à leurs yeux, le symbole de l’impunité des élites.
Pour le bouillonnant leader de l’EFF Julius Malema, «faire face à une procédure de destitution revient à comparaître devant la justice», estimant que l’existence d’un cas prima facie oblige «l’ANC à choisir entre l’Afrique du Sud et Ramaphosa».
Le porte-parole du parti MK, Nhlamulo Ndhlela, a quant à lui appelé le président à «faire ce qui est honorable»: démissionner. «Nous ne pouvons pas nous permettre, en tant que pays, d’avoir un président impliqué dans de telles affaires», a-t-il déclaré.
Pour Pierre de Vos, constitutionnaliste à l’Université du Cap, la relance de la procédure de destitution «démontre la rigueur de nos contre-pouvoirs, mais le droit constitutionnel se heurte ici à l’arithmétique parlementaire».
Sur le plan technique, l’aboutissement de la destitution exige un vote à la majorité des deux tiers (66,6 %) de l’Assemblée nationale. Or, malgré la perte de sa majorité absolue en 2024, l’ANC conserve une minorité de blocage supérieure à un tiers des sièges.
«Sauf séisme politique interne à la coalition, la procédure a peu de chances d’aboutir à une destitution formelle avant les échéances de novembre», précise Pierre de Vos.
L’histoire politique de l’Afrique du Sud post-apartheid est marquée par les chutes prématurées de ses chefs d’État, mais aucune n’est passée par le canal d’une destitution parlementaire formelle.
On retiendra que Thabo Mbeki (2008) avait été «rappelé» directement par l’ANC après avoir perdu la présidence du parti face à Jacob Zuma.
Dix ans plus tard, Jacob Zuma, empêtré dans les scandales de capture de l’État, avait subi le même sort, poussé vers la sortie par le parti majoritaire au profit de... Cyril Ramaphosa.
La grande différence aujourd’hui réside dans le fait que l’ANC ne contrôle plus le destin présidentiel de manière unilatérale. Forcé de gouverner via le GNU, le parti au pouvoir doit négocier sa survie politique à l’extérieur de ses propres structures.
À bien des égards, trois trajectoires principales se dessinent. La première, la plus probable, est celle de l’enlisement juridique et du statu quo qui, à la faveur des recours juridiques constants et de la solidarité relative des partis du GNU, empêchera la commission d’accoucher d’une motion de destitution avant novembre.
Dans le deuxième scénario, sous la pression interne, l’ANC pourrait pousser Ramaphosa vers une retraite anticipée et le remplacer par le vice-président, ce qui provoquerait une reconfiguration majeure au sein du GNU.
Dans le dernier scénario, une surprise politique majeure pourrait se produire où, par coup de défection, des députés de l’ANC s’allieraient aux radicaux pour voter la destitution, marquant alors le début de la mort clinique du GNU.
Dans ce cas, les élections de novembre se transformeraient en un référendum national sur la survie de l’ANC.
S’il est vrai que la relance de destitution démontre la résilience des contre-pouvoirs sud-africains, cette procédure, qui télescope directement la préparation des prochaines élections, place le GNU sous une pression extrême. L’Afrique du Sud devra arbitrer entre l’exigence de justice et son besoin impérieux de stabilité politique.
