D’importateur à producteur majeur de blé: comment l’Éthiopie sème la graine de sa souveraineté alimentaire

Une récolte de blé.

Le 25/05/2026 à 13h29

VidéoAvec 33,1 millions de tonnes récoltées durant la saison agricole 2025-2026, l’Éthiopie consolide son rang au sein du Top 10 mondial des plus grands producteurs de blé. Le Covid-19 et la guerre Russie-Ukraine ont été les déclencheurs de la prise de conscience de la nécessité de produire en quantités suffisances cette céréale la plus consommée au monde.

Les Africains se remémorent encore la crise du Covid-19 ayant entrainé pénurie et hausse des prix des céréales, et plus récemment, le déclenchement de la guerre Russie-Ukraine, qui a littéralement fait flamber le cours du blé. La Russie (2e exportateur mondial) et l’Ukraine (4e exportateur mondial) assuraient environ 30% des exportations mondiales et étaient les principaux fournisseurs du continent africain en blé.

La flambée des prix (la tonne est passé de 200 dollars en mai 2020 à 522 dollars en mai 2022) et la pénurie mondiale de blé avait poussé l’Union africaine à demander aux deux belligérants de faciliter les livraisons de blé au continent africain.

Suite à cette crise, de nombreux pays africains ont annoncé des politiques agricoles souverainistes à même de réduire leur dépendance des importations de produits agricoles (blé, riz, maïs, oléagineux,…) et dérivées (farines, huiles, sucre, lait…).

Selon les données officielles, l’Ethiopie consacrait près d’un milliard de dollar par an à l’importation de blé avant 2021.

Toutefois, rares sont les pays africains qui peuvent aujourd’hui se targuer d’avoir réussi à inverser la donne. L’Afrique du Nord, grande consommatrice de blé, demeure la plus dépendante des importations en la matière. Mais, pris globalement, plus de 65% des besoins en blé du continent sont encore importés, malgré une hausse de la production.

Cette dépendance varie d’une année à l’autre en fonction surtout des aléas climatiques qui n’ont pas épargné plusieurs producteurs de blé du continent ces dernières années.

Et on peut dire avec du recul, que si dans de nombreux pays du continent, l’autosuffisance en blé est restée cantonnée à l’état de promesses et de slogans souverainistes creux, au moins un pays a réussi à gagner le pari du blé: l’Éthiopie. Elle est l’illustration parfaite qu’avec une volonté politique et une vision stratégique, l’Afrique peut assurer sa sécurité alimentaire en céréales (blé, riz, maïs...).

Le second pays le plus peuplé d’Afrique, avec de plus de 130 millions d’habitants, est passé, en quelques années, du statut de producteur mineur et gros importateur de blé à celui d’autosuffisant, puis exportateur.

Mieux, en 2025, l’Éthiopie a titillé la 5e place au sein des plus gros producteurs de blé au monde, occupée par la France.

Pour se rendre compte de cet exploit, il faut souligner qu’en 2000, l’Éthiopie n’avait produit que 1,23 million de tonnes de blé, se classant au 4e rang africain, derrière l’Égypte (6,57 millions de tonnes), l’Afrique du Sud (2,43) et le Maroc (1,38).

Cette production a faiblement progressé durant la décennie 2000-2010 pour atteindre 2,85 millions de tonnes. Et sur la décennie 2010-2020, la production s’est établie à 5,49 millions de tonnes, plaçant le pays au deuxième rang des producteurs africains derrière l’Égypte (9 millions de tonnes).

Évolution de la production de blé en Éthiopie (en millions de tonnes)

Année agricoleProduction de blé (million de tonnes)
20001,26
20102,86
20205,48
20215,14
2021-20227,0
2022-202315,10
2023-202423,0
2024-202528,0
2025-202633,1

Toutefois, c’est l’adoption du Plan de développement décennal 2021-2030 et son volet Agriculture et Sécurité alimentaire qui va donner une véritable impulsion à la production de blé en Ethiopie. À la faveur des mesures prises lors du Covid-19 pour réduire la dépendance en blé du pays, la production a connu un bond pour atteindre 7 millions de tonnes en 2021/2022, permettant au pays d’atteindre, pour la première fois, l’autosuffisance en blé.

Depuis, la production de blé s’est fortement accélérée. Avec 15,1 millions de tonnes récoltées en 2022/2023, le pays a détrôné l’Égypte pour devenir le premier producteur africain de blé. Le rythme de progression de la production s’est consolidé ces trois dernières années avec 23 millions de tonnes en 2023/2024, puis 28 millions de tonnes en 2024/22025 avant d’atteindre 33,1 millions de tonnes en 2025/2026, selon les données officielles.

Avec cette production, l’Éthiopie fait presque autant que la France, un des acteurs mondiaux de la production de blé qui a produit 33,3 millions de tonnes en 2025, grâce à une excellente récolte (+29,8%) qui l’a classée au 5e rang mondial des producteurs derrière la Chine, l’Inde, la Russie et les États-Unis.

Grâce à cette production, largement supérieure à la consommation locale qui se situe autour de 8 millions de tonnes, le pays exporte ses excédents vers les pays voisins, notamment le Soudan, le Kenya…

Pour réaliser ces performances, l’Éthiopie a engagé une transformation profonde de son secteur agricole, avec le blé comme axe majeur dans le cadre de la mise en place de son Plan de développement décennal 2021-2030. Dans ce cadre, au niveau du volet Agriculture et sécurité alimentaire, le pays s’est fixé comme objectifs de stimuler les exportations, de moderniser la production par l’innovation technologique et d’atteindre l’autosuffisance. Concernant le blé, l’objectif était de passer du statut d’importateur à celui d’exportateur. Un pari qui est aujourd’hui atteint.

Pour cela, plusieurs leviers ont été mis à contribution. D’abord, il y a une volonté manifeste d’augmenter sensiblement les superficies cultivées dédiées au blé. Outre les cultures pluviales, les superficies irriguées ont augmenté ces dernières années, permettant de booster la production en saison sèche.

En mettant l’accent sur la culture de blé irriguée dont les surfaces sont passées de 5.000 hectares en 2018/2019 à 3,8 millions en 2025-2026, le pays a misé sur une agriculture résiliente aux aléas climatiques et plus productive.

Rien que pour la saison agricole 2025/2026, les terres cultivées ont augmenté d’environ 950.000 hectares portant les superficies cultivées dédiées au blé à plus de 8,2 millions d’hectares (ha), dont 4,4 millions d’hectares cultivés pendant la principale saison des pluies et près de 3,8 millions d’hectares cultivés pendant la saison sèche grâce à l’irrigation.

Ensuite, plusieurs variables ont contribué à améliorer la productivité, et donc la production. L’investissement massif dans la mécanisation agricole (tracteurs, moissonneuses-batteuses…) a beaucoup contribué à augmenter les surfaces cultivées et les rendements.

De même, l’introduction de variétés de blé à haut rendement et tolérantes à la chaleur a contribué à l’amélioration des rendements. À ce titre, le Pacte pour le blé du programme Technologies pour la transformation agricole en Afrique (TAAT), en partenariat avec le gouvernement éthiopien et les sociétés semencières, met à la disposition des agriculteurs des basses terres du pays des variétés de blé tolérantes à la chaleur et à haute productivité. En outre, l’utilisation accrue des engrais participe à l’amélioration des rendements.

Enfin, la culture du blé trois fois par an, rendue possible grâce à l’utilisation de variétés à cycle court et à des pratiques intensives d’irrigation, participe à l’augmentation de la production et des rendements.

Une expérience à dupliquer

Tous ces facteurs ont contribué à améliorer les rendements de blé qui sont passés en moyenne de 2 tonnes/hectare (t/h) à 4 t/h. Sachant que les rendements des agriculteurs européens sont compris entre 6 et 8 t/h pour le blé tendre et 5 à 7,5 t/h pour le blé dur, l’Éthiopie, avec un rendement moyen potentiel entre 6 et 7 t/h a des marges d’amélioration. Pour cela, une utilisation efficace et spécifique des engrais est essentielle.

Bref, cette performance exceptionnelle devrait servir de leçon aux autres pays africains. En effet, bien que disposant de plus de 60% des terres arables non cultivées et d’importants cours d’eau (Le Nil, Le Congo, Le Niger, le Sénégal, Le Zambèze, l’Orange, le Volta, le Limpopo…), l’Afrique reste fortement dépendante des importations de céréales (blé, riz, maïs…).

Selon les estimations de la Banque africaine de développement (BAD), les importations de produits alimentaires par les pays africains devraient dépasser les 110 milliards de dollars en 2025. L’Éthiopie vient de monter avec force qu’il est possible d’inverser cette dépendance dans bien de domaines grâce à des politiques agricoles bien ficelées et surtout la volonté politique des dirigeants.

Par Moussa Diop
Le 25/05/2026 à 13h29