Dakar sous les eaux. Urbanisation anarchique, équipements vétustes, inégalités spatiales: ce cocktail qui noie la capitale

Le 08/10/2026 à 09h10

VidéoDes fortes pluies se sont abattues sur la capitale sénégalaise le weekend dernier. En plus de la furie des flots, c’est surtout la vétusté des réseaux d’assainissement qui noie la capitale sous les problèmes d’urbanisme. Dakar concentre 80% de l’activité économique du Sénégal mais fonctionne avec des voiries qui remontent aux années 1960.

À Yoff, quartier de la capitale, 137,5 millimètres ont été relevés en une journée, soit le troisième plus fort cumul journalier enregistré depuis 1981. Le bilan provisoire fait état d’au moins cinq morts à Dakar et dans d’autres localités touchées. Cet épisode pluvieux devrait se poursuivre jusqu’au mercredi 7 octobre

«Aucun système (d’évacuation, ndlr) ne peut gérer cela», a reconnu le Premier ministre Al Aminou Lo qui s’est rendu dans les zones submergées. Mais c’est surtout la vétusté des équipements d’évacuation des eaux de pluie qui aggrave la situation.

Et c’est même le ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement, Cheikh Tidiane Dieye qui le dit «Une partie des réseaux existants remonte aux années 1960, 1970 et 1980. Ils ont été conçus dans un contexte où la population et l’urbanisation étaient sans commune mesure avec les niveaux actuels».

De plus, «Dakar centralise 80% de l’activité économique du Sénégal. Même si l’urbanisation offre des possibilités d’inclusion sociale, d’accès équitable aux services et aux moyens de subsistance, une bonne partie de la population, en particulier la plus vulnérable est menacée d’exclusions».

Ce cocktail fait qu’à chaque hivernage les ouvrages d’assainissement soient soumis à rude épreuve. Dans certains secteurs de la capitale, les eaux ont néanmoins commencé à se retire grâce aux opérations de pompage et aux infrastructures existantes.

À la Zone de Captage, les installations, momentanément débordées par le volume d’eau, ont ainsi retrouvé un fonctionnement normal après intervention. Le ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement reconnaît toutefois que les réseaux de Dakar ne sont pas dimensionnés pour évacuer rapidement des précipitations d’une telle ampleur.

«Récemment, le taux d’évacuation a fait un bond, passant de 61,62% à 71%. Cela signifie que des efforts considérables ont été réalisés en matière d’assainissement, surtout en milieu rural. Mais, globalement, l’assainissement doit être une priorité des politiques publiques dont il reste le parent pauvre», explique Moussa Thiam, journaliste.

Mais dès que l’on s’éloigne de certains secteurs relativement mieux équipés équipés, le constat est plus préoccupant. Dans plusieurs quartiers de la banlieue dakaroise, chaque forte pluie ravive les mêmes inquiétudes.

Pourtant, au fil des années, des sommes importantes ont été consacrées à la lutte contre les inondations. Le problème n’est donc pas seulement financier. Il est aussi urbanistique. Certaines zones aujourd’hui densément peuplées ont été bâties dans cuvettes, des terres agricoles ou des espaces naturellement destinés à recevoir les eaux.

«Les populations sont installées sur d’anciennes terres de culture, dans la zone des Niayes. Ce développement communal et l’essor de nouvelles cités ont un revers: ces habitations sont érigées sur des terres autrefois consacrées à l’horticulture, où se développaient de nombreuses activités agro écologiques», souligne Daouda Gueye, géographe.

Dans ces zones, construire des canalisations ou multiplier les motopompes ne suffit pas toujours. Lorsque l’urbanisation gagne les voies naturelles d’écoulement, les bas-fonds et les cuvettes, chaque épisode exceptionnel rappelle une réalité: l’eau finit souvent par reprendre son chemin.

Dès lors, la lutte contre les inondations ne peut plus se limiter à évacuer l’eau après la pluie. Elle suppose aussi de repenser l’occupation du sol, de préserver les zones d’écoulement et d’adapter la ville aux épisodes climatiques extrêmes.

L’assainissement reste pourtant un secteur peu visible. Contrairement à une route, un pont ou un bâtiment public, l’essentiel de ses infrastructures disparaît sous terre. Des milliards investis que l’on ne voit pas, mais dont l’efficacité se mesure précisément lorsque le ciel se déchaîne.

«Vous savez, l’assainissement nécessite des financements très importants. Toute la difficulté réside aussi dans la place qu’on lui accorde dans les politiques publiques. C’est de l’argent que l’on enfouit, avec des réalisations souvent peu visibles. Il faut donc encourager les partenaires publics à investir davantage dans l’assainissement», soutien Moussa Thiam.

Et les besoins restent considérables. Au lendemain de ces intempéries, le gouvernement a annoncé un nouveau programme national de lutte contre les inondations doté de 921 milliards de francs CFA, avec l’ambition affichée d’apporter une réponse structurelle au phénomène.

Car après chaque hivernage revient la même interrogation: combien faudra-t-il encore investir pour que la pluie cesse d’être une menace? Les milliards sont indispensables, mais ils ne pourront pas tout résoudre si l’urbanisation continue de gagner les zones vulnérables.

À Dakar, le défi n’est donc plus seulement d’évacuer l’eau. Il est aussi d’apprendre à construire la ville en tenant compte de son chemin.

Par Moustapha Cissé (Dakar, correspondance)
Le 08/10/2026 à 09h10