Le Gabon pratique un système de retraite par répartition, les actifs payent pour les seniors, mais qui montre des signes d’essoufflement depuis le gel des recrutements dans la fonction publique. Face à un nombre de cotisants qui stagne, le nombre de pensionnés ne cesse d’augmenter.
Résultat: en 2024, la branche vieillesse de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale Gabon (CNSS) a absorbé à elle seule 78% des ressources de la Caisse, et un audit a récemment alerté sur un risque de cessation de paiement d’ici trois ans si aucune réforme structurelle n’est entreprise.
Les retraités dénoncent depuis longtemps une gestion opaque. Jacques Bouckat, retraité du secteur privé, résume l’amertume générale: «Nos cotisations ne sont pas bien suivie. Plusieurs détournements de fonds ont été imputés aux différents responsables de la CNSS. On pouvait passer jusqu’à quatre ans sans rien toucher.»
Sa colère résonne avec les chiffres: à l’arrivée de la nouvelle direction en 2024, 25 milliards de FCFA de prestations sociales étaient gelés. Un montant colossal pour des milliers de foyers qui attendaient leurs pensions.
Lire aussi : Sénégal: les incertitudes des lendemains de retraite
Face à la pression, l’État a fini par réagir. En février 2024, un nouveau régime de pension a été promulgué pour revaloriser les retraites de 30% en moyenne. Le budget 2025 a porté l’enveloppe allouée aux pensions à 106,4 milliards de FCFA, soit une hausse de 7,4 milliards par rapport à l’année précédente.
En décembre 2025, le Conseil des ministres a adopté deux décrets majeurs: l’un fixe de nouvelles modalités de calcul des pensions d’invalidité, l’autre relève les taux de cotisation– la part salariale pour la branche vieillesse passe de 7,5% à 16%. «Un effort nécessaire pour équilibrer le système», plaide le gouvernement.
Pourtant, sur le terrain, la confiance reste fragile. La CNSS a certes épuré 16 des 25 milliards d’arriérés, et le dialogue avec l’Association nationale des retraités (ANAREG) s’est intensifié. Mais les pensions réelles alignées sur la nouvelle grille salariale ont parfois été «triturées sans base cohérente», déplore un retraité.
Et les 269 nouveaux pensionnaires admis au dernier trimestre 2025 ne masquent pas un problème de fond: moins de 5% des travailleurs du secteur informel cotisent à un fonds de retraite formel, selon l’AIMF.
L’épineuse équation des économies informelles
Dans les quartiers populaires de Libreville, Port‑Gentil ou Franceville, la retraite se prépare autrement. Les tontines, ces cercles d’épargne communautaires, sont partout. Traditionnellement féminines, elles sont devenues mixtes et connectées: WhatsApp et Mobile Money. On y acquiert des téléphones, des meubles, des perruques… et on y met de côté pour ses vieux jours.
Lire aussi : Réforme de la retraite au Gabon: ce saut dans l’inconnu qui fait peur aux actifs, aux chômeurs et aux... retraités
Mais les tontines montrent leurs limites. À Mont‑Bouët, Ernestine raconte: «Je suis dans une tontine de quartier depuis 20 ans pour laquelle on en verse 30.000 FCFA chaque mois. Mais ces derniers temps, trois membres sont morts, il n’y a donc plus personne pour régler leur cotisation. La tontine coule.»
Non régulées, ces institutions de la débrouille peinent à encaisser le choc du vieillissement. D’autant que la solidarité familiale, longtemps infaillible, se fissure sous l’effet de l’urbanisation et la précarité des plus jeunes.
Les gouvernements et les institutions financières peinent à concevoir des produits flexibles, indexés sur les cycles informels de revenus. L’épargne digitale émerge timidement – plateformes de micro‑épargne, e‑tontines – mais sans cadre légal solide, les risques d’escroquerie prospèrent.
Comment, dans ce contexte, préparer sa fin de carrière? Les témoignages recueillis dessinent trois piliers fragiles, que chacun assemble à sa guise.
«Une fin de vie professionnelle dépend de l’épargne. Si on investit bien sur le long terme, elle peut nous aider», explique Jean Claude Mekoulou, étudiant. «Maintenant, si on la soustrait quelques fois, je ne pense pas que ça fera grand-chose.»
Lire aussi : Gabon: la Caisse nationale de sécurité sociale frôle la faillite
Un constat partagé par Linda Nzang Mba, fonctionnaire : «Quand nous sommes en activité, nous avons un certain train de vie qui correspond à nos revenus. Et une fois à la retraite, nous n’avons plus les mêmes revenus mais nous avons les mêmes charges, les mêmes dépenses. Donc il est important d’épargner pour faire face aux problèmes qui vont survenir.»
Plus pragmatique, Fidèle Fouguénzame, retraité, résume: «L’épargne à elle seule ne suffit pas mais elle est nécessaire à la retraite.»
Albert Mva, gestionnaire administratif, ajoute une dose de fatalisme: «L’épargne est d’abord fonction de notre salaire actuel. Si notre salaire est conséquent, on peut croire que notre retraite est plus ou moins assurée.»
Lire aussi : «Tricherie sur l’âge»: au Gabon, la réforme de la retraite butte sur plusieurs écueils
Car c’est bien là le piège : comment épargner quand le salaire mensuel ne permet déjà pas de joindre les deux bouts? Le nouveau décret de décembre 2025 a augmenté le taux de cotisation vieillesse de 7,5% à 16%, soit un prélèvement supplémentaire de 5% pour l’employeur et de 3,5% pour le salarié. Sur une fiche de paie déjà serrée, ce prélèvement pèse. «Vous augmentez le taux de cotisations, cela aura pour conséquence aussi une augmentation du dû à la retraite, mais à court terme, c’est le pouvoir d’achat qui trinque», résume un commentateur sur les réseaux.
«L’État protecteur, une espèce en voie de disparition»
Selon la Commission économique pour l’Afrique, d’ici 2050, le nombre de personnes âgées en Afrique subsaharienne triplera. Au Gabon, les seniors de 65 ans et plus ne représentent encore que 4,13% de la population, environ 107.000 personnes, mais leur proportion va mécaniquement croître à mesure que l’espérance de vie s’allonge. «Un faible pourcentage qui souligne l’importance de commencer à planifier des systèmes de protection sociale adaptés», note un analyste. Or les réformes actuelles, hausse des cotisations, revalorisation des pensions, épuration des arriérés, ne répondent qu’à l’urgence. Reste à bâtir une retraite complémentaire, un compte épargne chômage, et surtout à toucher les 95% de travailleurs informels exclus de tout système formel.
En attendant, les seniors gabonais improvisent. Ils nouent des tontines pour ne pas mourir de faim, prient pour que leur corps tienne bon et espèrent que les 48.000 FCFA d’Ernestine suffiront pour faire face aux dépenses à venir.
La réforme de la CNSS, saluée par l’ANAREG comme «une avancée historique», ne produira ses effets que si la confiance revient. Et si l’État, protecteur, en voie de disparition, retrouve le chemin des caisses avant que la «déferlante grise» ne les submerge définitivement.
