Libreville. Sur les routes de l’enfer à bord des «clandos», ces tas de ferraille sur roues

Le 28/05/2026 à 09h11

VidéoChaque matin, des milliers d’habitants du Grand Libreville s’aventurent sur un réseau routier délabré, à bord de véhicules surnommés «clandos», souvent plus proches de la ferraille que du transport en commun. Le trajet devient un acte de foi. Reportage sur un danger quotidien banalisé.

C’est un bruit familier, reconnaissable entre mille: celui d’une portière que l’on maintient fermée avec une ficelle, d’un moteur qui tousse avant de se résigner à avancer, d’un frein qui grince comme un avertissement.

Bienvenue à Dragage, dans le 6e arrondissement de la capitale gabonaise. Ici, point de gare routière officielle. Juste un espace poussiéreux où la survie se négocie à quelques centaines de francs CFA.

Le constat, à Libreville, est aussi cruel que implacable: dans les secteurs les plus reculés, les routes sont exsangues. Et pour rejoindre le centre, ou simplement rentrer chez soi, il faut compter sur les «clandos». Ces véhicules informels, souvent âgés de plusieurs décennies, sont les seuls à braver les nids-de-poule géants et les artères anarchiques. Mais à quel prix?

Dans l’habitacle d’un vieux taxi-bus jaune, dont la peinture semble être le seul élément encore accroché, les portières ne tiennent plus. Les sièges, usés jusqu’à l’os, laissent voir la mousse. Les ceintures de sécurité ? Une denrée rare. Les freins? Une hypothèse.

Pour Pamela, habitante de Milongsi, chaque trajet est une épreuve. «Nous avons d’énormes difficultés en cas d’urgence, pour sortir de chez nous et rallier la grande route depuis Dragage. C’est vraiment compliqué. La nuit, à partir de 22h, les transports se font rares», souffle-t-elle.

Comme elle, des milliers de Librevilloises et Librevillois jouent chaque jour à la loterie du bitume. Pannes à répétition, arrêts brusques, manœuvres hasardeuses… Sur des axes comme Dragage-Milongsi ou Dragage-Ébacater, les accès sont si dégradés que le moindre trajet devient un parcours du combattant.

Sur place, la frustration est à son comble. Les habitants ne comprennent pas pourquoi, après des annonces officielles et des financements publics, rien n’a changé. «Beaucoup se plaignent de l’état de la route, pourtant financé par le chef de l’État. Depuis, aucun début de solution. Nos routes sont impraticables», dénonce Müller, résigné.

Avec la saison des pluies, la situation bascule dans l’absurde. «Lorsqu’il pleut, même les taxis-brousse ne parviennent plus à circuler. Que les autorités entendent nos cris de détresse», lance Davy James, habitant de Dragage.

Elwis fait partie de ces chauffeurs que l’on dit «clandos». Pourtant, il ne se considère pas comme un hors-la-loi, mais comme un maillon indispensable d’une mobilité abandonnée. Son taxi-bus jaune -portières explosées, carrosserie martyrisée- enchaîne chaque jour l’axe Dragage-Ébacater. Il sait le danger. Il le vit.

«Les pavés s’arrêtent à un certain niveau. Et là où ils s’arrêtent, nous continuons, au péril de nos vieilles voitures qui enregistrent des pannes quotidiennes», confie-t-il, le regard braqué sur un horizon de poussière et de trous.

Alors que Libreville s’étend et que les quartiers périphériques se densifient, l’absence d’une véritable politique de transport public et d’entretien routier transforme chaque déplacement en danger potentiel. Les «clandos» sont devenus le symbole d’un système à bout de souffle: utiles, mais mortifères.

Derrière les portières qui ne ferment plus, ce sont des vies de familles, d’ouvriers, d’élèves, de femmes enceintes qui tentent chaque jour de rejoindre l’autre côté du chaos.

En attendant, dans les artères sans nom de Milongsi ou de Dragage, les pneus usés continuent de tourner. Jusqu’à quand? À Libreville, l’urgence n’est plus à l’annonce, mais à l’action.

Par Ismael Obiang Nze (Libreville, correspondance)
Le 28/05/2026 à 09h11