Politique

Algérie: comment les décisions politiques compulsives sont devenues accidentogènes

Les accidents de la circulation meurtriers se multiplient à un rythme effréné en Algérie poussant le président Tebboune a demandé la criminalisation des chauffeurs indexés comme seuls responsables. Une manière d'occulter les véritables causes inavouables de ces accidents par les autorités. Détails.

Par Karim Zeidane
Le 17/09/2022 à 08h34, mis à jour le 17/09/2022 à 13h46
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En Algérie, plus de 13.800 accidents de la route ayant entraîné plus de 2.000 morts et plus de 19.000 blessés, durant les 7 premiers mois de l’année en cours, tel est le bilan dressé par la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). Face à cet hécatombe, Rachid Ghezli, commissaire divisionnaire et sous-directeur de la prévention et de la sécurité routière à la DGSN s’est alarmé sur la Radio nationale, mardi 13 septembre 2022, en affirmant que «le nombre de morts doit interpeller chacun de nous. Il est temps de se ressaisir, de sensibiliser et de réprimer ceux qui contreviennent à la réglementation et au Code de la route. Ces chiffres nous interpellent, nous ne les communiquons pas avec froideur, mais avec désolation. Il est temps de se mobiliser».

Et malheureusement, l’hécatombe continue. Selon la Protection civile, 1.310 accidents de la circulation ont été enregistrés durant la semaine du 4 au 10 septembre courant, faisant 34 décès et 1.545 blessés. C’est dire que les chiffres sont sur une pente ascendante et inquiétante.

Et effectivement, l’émoi a fini par alerter la haute sphère algérienne, ces accidents de la route s'étant même invités au Conseil des ministres du 11 septembre. Et pour le président Abdelmadjid Tebboune, cette hausse inquiétante des accidents de la circulation n’a qu’un seul coupable: l’automobiliste. Il n’a d'ailleurs pas manqué de donner des instructions pour l’établissement d’une nouvelle loi répressive en sommant le gouvernement «de criminaliser le non-respect du Code de la route en demandant d’imposer les peines maximales s’il est prouvé que le Code de la route n’est pas respecté, ce qui le qualifierait de crime». Une sortie qui n’est pas sans rappeler celle sur les commerçants qualifiés de spéculateurs et de criminels parce qu'accusés d'être à l’origine des pénuries d’huile, de farine…

En clair, face à la multiplication des accidents, les autorités ont, à l’unisson, indexé les conducteurs automobiles comme seuls coupables, allant jusqu’à attribuer 97% des accidents à des facteurs humains: non-respect du code de la route, excès de vitesse, manque de concentration au volant…

Seulement, la réalité est beaucoup plus complexe que les autorités ne souhaitent l’avouer. Le fait de mettre toute la responsabilité des accidents sur le compte uniquement des conducteurs est surtout une manière pour les hommes politiques de se dédouaner de leurs propres responsabilités. Les décisions prises au cours de ces dernières années ont fortement contribué au vieillissement du parc automobile algérien et à la dégradation des véhicules.

Et de l’avis des experts, l’état actuel du parc automobile algérien a grandement sa part de responsabilité dans l’accroissement de graves accidents de ces derniers mois. Un facteur que les dirigeants essaient tout simplement d’occulter du fait qu’il engage leur responsabilité.

En effet, alors que l’Algérie disposait de routes de qualité et d'un parc automobile neuf, les politiques adoptées par le régime de Bouteflika durant ses dernières années et qui ont été accentuées par celles de Tebboune ont complètement changé la donne. Aujourd’hui, l’Algérie se retrouve avec un parc automobile vieillissant et des voitures dont l’état se dégrade rapidement faute d’entretien et de pièces de rechange.

Comment en est-on arrivé à cette situation? Tout a commencé lorsque, dans le cadre de la loi de finances 2014, le régime de Bouteflika a décidé d’obliger les concessionnaires automobiles algériens à mettre en place, avec des partenaires étrangers, des unités de montage afin de réduire les importations de véhicules neufs et la facture automobile, gourmande en devises. Dès 2016, le gouvernement a réduit les importations de véhicules neufs à 83.000 unités en fixant un quota à chacun des 40 concessionnaires automobiles agréés, alors que les importations avaient dépassé la barre des 400.000 unités en 2014. Ainsi, pour un pays qui importait en moyenne autour de 350.000 véhicules neufs par an, cette politique a entraîné un déséquilibre profond entre l’offre et la demande avec à la clé une flambée des prix.

Pire encore, après le renversement du régime de Bouteflika par le Hirak, en avril 2019, les autorités de transition ont tout simplement arrêté les importations de véhicules neufs pour donner un coup d’accélérateur au secteur du montage automobile local. Seulement, cette production locale n’a pas suivi. Sur la période 2014-2019, moins de 400.000 véhicules ont été montés dans le pays, soit moins que les 418.000 véhicules neufs importés en 2014, année de la flambée du prix du pétrole avec un cours atteignant un pic à 140 dollars. C’est dire qu’en 6 ans, la production locale n’est pas arrivée à atteindre le volume des importations de 2014 et dépassait peu la demande annuelle moyenne du marché algérien.

Et pour la période 2014-2019, en tenant compte des véhicules montés et importés via les quotas, l’Algérie a accusé un manque de véhicules neufs d'environ 1,2 million d'unités. Une situation qui s’est encore aggravée avec l’avènement de Tebboune qui, en plus de confirmer l’arrêt des importations de voitures neuves, a également arrêté les importations de kits automobiles destinés aux unités de montage, mettant fin au fiasco de l’industrie automobile algérien. En clair, ce sont autour de 2 millions de véhicules neufs de moins que le pays a enregistré sur la période 2014-2022.

En conséquence, les Algériens ont été privés de voitures neuves et le parc automobile ne s’est pas renouvelé. Les particuliers ont été obligés de se tourner vers le marché de l’occasion local, celui importé étant également interdit. Une situation qui a entraîné la flambée du prix de l’occasion. A titre d’exemple, une Kia Picanto d’occasion de 2019 a été vendue à 3 millions de dinars algériens (soit 22.730 dollars à cette date), alors qu’auparavant, elle était proposée neuve chez le concessionnaire à presque moitié moins, à 1,56 million de dinars (TTC) seulement.

Une particularité algérienne, sachant que dans le reste du monde, la règle du marché veut qu’à mesure qu’un véhicule avale des kilomètres et vieillit, sa cote diminue. Cette aberration s’expliquant uniquement par la politique d’interdiction d’importation des véhicules qui fait qu’on ne trouve plus de voitures chez les concessionnaires alors que les usines de montage ont toutes fermé et que la majeure partie des anciens oligarques derrière ces unités et qui étaient proches du clan Bouteflika croupissent actuellement en prison sans que Tebboune et ses généraux n’arrivent à trouver une alternative au fiasco du montage automobile algérien.

Le parc automobile ne s’est donc pas rajeuni et les entretiens des voitures font défaut à cause de la fermeture de la quasi-totalité des concessionnaires automobiles faute d’activités, ce qui a accéléré le vieillissement des voitures du pays. Une situation qui contribue aujourd’hui grandement à l’insécurité routière dans le pays.

Outre le vieillissement du parc, sous l’effet des interdictions d’importations de véhicules neufs, un autre facteur a fortement sa part de responsabilité dans les accidents: les pièces de rechange. Celles-ci font défaut quantitativement et qualitativement. Du point de vue quantitatif, un déficit crucial de pièces détachées est enregistré en Algérie sous l’effet de deux facteurs fondamentaux. D’abord, il y a la disparition de la quasi-totalité des concessionnaires automobiles du pays suite aux politiques des dirigeants. Or, ce sont les concessionnaires qui assuraient le suivi des véhicules neufs vendus et disposaient dans leurs stocks des pièces de rechange d’origine.

Ensuite, il y a l’impact des politiques d’interdiction d’importations tous azimuts qui touchent plus de 1.000 produits, dont les pièces détachées, dans le seul but de réduire le déficit commercial. Et cette interdiction a fini par provoquer une pénurie aiguë de pièces détachées. Certains automobilistes sont obligés de parcourir de nombreuses wilayas du pays à la recherche d'une pièce pour leur véhicule.

Loi de l'offre et de la demande oblige, le prix des pièces détachées a flambé sur le marché affichant 2 à 3 fois leur prix réel. Ainsi, à cause de ces interdictions, le prix de ces pièces de rechange a augmenté, entre janvier et août 2022, de 30 à 50% par rapport à ceux de l’année dernière, selon les professionnels. Une forte hausse qui explique que de nombreux particuliers n’ont pas le choix en optant pour des pièces de contrebande et/ou de mauvaise qualité. 

Du point de vue qualitatif, les faillites des concessionnaires automobiles se sont traduites par l’arrêt des importations de pièces détachées d’origine chez les constructeurs. Et du fait aussi de la cherté des pièces de rechange, les particuliers ont été obligés à trouver des alternatives via la contrebande et les pièces de rechange non d’origine, souvent de piètre qualité, mais qui restent accessibles. Les concessionnaires automobiles avaient pourtant mis en garde les autorités contre «la croissance des pièces de rechange frauduleuses sur le marché algérien, qui entraîne des dommages aux véhicules et l’exposition à un grand nombre d’accidents de la circulation et l’érosion du parking national, qui connaît un gel des importations depuis plus de 5 ans».

Une situation reconnue d’ailleurs par Rachid Ghezli, sous-directeur de la prévention et de la sécurité routière à la DGSN qui n’a pas manqué de s’interroger sur le recours de certains conducteurs à des pièces de rechange bas de gamme et moins chères au péril de leur vie. «Comment se fait-il que certains conducteurs préfèrent acheter une pièce contrefaite pour des raisons pécuniaires et au détriment de leur sécurité?», s’est-il interrogé, reconnaissant par la même occasion que certains accidents ont été causés par des «défaillances des freins». Il n’ignore nullement que ce sont les décisions des dirigeants politiques qui sont à l’origine de cette situation à travers les interdictions d’importations des pièces détachées.

Si les automobilistes ont une part de responsabilité dans la multiplication des accidents, il n’en demeure pas moins que les politiques initiées par les autorités via les interdictions d’importations de véhicules neufs et de pièces détachées ont contribué à la dégradation du parc automobile du pays et à la fréquence des accidents graves.

Par Karim Zeidane
Le 17/09/2022 à 08h34, mis à jour le 17/09/2022 à 13h46