Ils sont au moins un cinquième de la population économiquement active du continent à vivre du commerce transfrontalier informel, et les femmes y sont majoritaires. Pourtant, ils sont presque absents des négociations commerciales. Le brief de recherche de l’Organisation internationale du travail (OIT) publié le 2 octobre 2026 en fait la démonstration.
Le document publié par l’agence spécialisée des Nations Unies et intitulé «Engaging informal economy actors in trade and labour policy in Africa», en français, «Impliquer les acteurs de l’économie informelle dans les politiques commerciales et du travail en Afrique», ne se contente pas de décrire l’économie informelle africaine. Il la classe, la hiérarchise et expose ses paradoxes. Dans ce brief, l’on lit que «l’Afrique a le taux d’emploi informel le plus élevé au monde, à 85%», contre une moyenne mondiale d’environ 58%.
Taux d’informalité par sous-régions
| Échelle géographique | Taux d’informalité | Précisions |
|---|---|---|
| Afrique (continent) | 85% | Taux le plus élevé au monde ; moyenne mondiale d’environ 58% |
| Afrique subsaharienne | Environ 9 travailleurs sur 10 | Emploi informel |
| Afrique centrale, de l’Ouest et de l’Est | Environ 90% | Taux les plus élevés |
| Afrique du Nord | Environ 63% | Hausse d’environ 3 points pendant la Covid-19, niveau resté élevé depuis |
| Afrique australe | Environ 39% | Taux le plus faible ; «bon élève» sans explication des causes. |
Source: Brief OIT du 2 octobre 2026, chiffres ILOSTAT.
En Afrique subsaharienne, «environ neuf travailleurs sur dix» sont actuellement en emploi informel. Le continent n’est pas un bloc homogène. Il est traversé par des écarts sous-régionaux considérables, qui constituent le premier classement à retenir.
Le grand écart sous-régional
Le brief établit une géographie claire de l’informalité. Les taux les plus élevés se concentrent en Afrique centrale, de l’Ouest et de l’Est, où ils tournent autour de 90%. À l’inverse, l’Afrique australe affiche le taux le plus faible, autour de 39%. L’Afrique du Nord, elle, a connu une poussée de l’informalité pendant la pandémie de Covid-19, d’environ 3 points de pourcentage, et reste depuis à un niveau élevé, autour de 63%.
Plus en détail, au Maroc, l’emploi informel (hors agriculture) représente 33,1% de l’emploi non agricole en 2023, selon l’enquête nationale du Haut-Commissariat au Plan (HCP) 2023/2024 publiée en mai 2025. En Algérie, le taux d’informalité est de l’ordre de 35 à 40% de l’emploi total (ou de la population active).
Un triple mouvement, à savoir des sous-régions à 90%, une Afrique australe à 39%, une Afrique du Nord à 63%, qui dessine un continent à plusieurs vitesses. Ces chiffres, issus d’ILOSTAT, base de données statistiques de référence de l’OIT, dessinent une géographie de l’informalité où l’Afrique australe fait figure de bon élève, sans que le texte n’explique les causes de cette performance.
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Le classement n’est pas seulement statistique. Il dit quelles populations sont les plus exposées aux chocs, les moins couvertes par les dispositifs formels et les plus difficiles à atteindre par les politiques publiques.
Le brief refuse la lecture simpliste. Certes, l’emploi lié au commerce est associé à une informalité plus faible que l’emploi non lié au commerce: de 12,4 points de pourcentage au niveau mondial et de 8,1 points en Afrique. Mais ce constat ne signifie pas que le commerce conduit automatiquement à la formalisation.
En Afrique, la libéralisation commerciale a souvent coïncidé avec une montée de l’informalité, les entreprises domestiques subissant une concurrence internationale accrue. Le brief précise qu’en Afrique, dans les 11 pays disposant de données, «plus des trois quarts des emplois liés au commerce sont informels». Ces 11 pays (Angola, Côte d’Ivoire, Cameroun, République démocratique du Congo, Égypte, Maroc, Nigeria, São Tomé-et-Principe, Sénégal, Tunisie, Afrique du Sud) représentent 45% de l’emploi africain.
Le brief ne fournit pas de taux pays par pays, mais il identifie les cas les plus critiques. Dans les secteurs agricoles orientés vers l’exportation, comme le cacao ou le café, l’informalité est encore plus prononcée, avec «presque tous les emplois» informels. L’agriculture emploie la plus grande part de la main-d’œuvre africaine et «presque tous les travailleurs (97,9%)» y sont en emploi informel.
Perception de l’informalité comme défi lié au commerce dans 5 pays africains (enquête OIT)
| Pays | Part des répondants citant l’informalité comme principal défi lié au commerce |
|---|---|
| Ouganda | 79% |
| Mozambique | 73% |
| Afrique du Sud | 71% |
| Kenya | 60% |
| Ghana | 55% |
Note: Enquête menée auprès de plus de 70 répondants (organisations de travailleurs et d’employeurs, ministères du travail et du commerce, agences de promotion des exportations et/ou de l’investissement, ONG), avril-novembre 2025. Ces chiffres mesurent une perception, non un taux d’informalité.
Source: Enquête OIT.
L’informalité dans le commerce et les chaînes de valeur mondiales
L’OIT confirme la position africaine dans le commerce et les chaînes de valeur mondiales: 76% d’emploi informel en Afrique, contre 55% en Asie et Pacifique, 39% dans les États arabes, 33% dans les Amériques et 7% en Europe et Asie centrale. L’Afrique n’est pas seulement première en informalité globale ; elle l’est aussi dans les emplois liés au commerce.
Le commerce transfrontalier informel, lui, fournit un emploi à «au moins un cinquième de la population économiquement active du continent». Les femmes y sont majoritaires. Jusqu’à 70% des commerçantes en Afrique australe et environ 60% en Afrique centrale et de l’Ouest.
Un deuxième classement, subjectif mais éclairant, apparaît dans l’enquête menée auprès de plus de 70 répondants dans cinq pays africains. L’informalité a été citée comme l’un des principaux défis liés au commerce par plus de la moitié des répondants: Ouganda 79%, Mozambique 73%, Afrique du Sud 71%, Kenya 60%, Ghana 55%.
L’Afrique, première en informalité dans les emplois liés au commerce comme en informalité globale.
| Région | Part de l’emploi informel dans le commerce et les chaînes de valeur mondiales |
|---|---|
| Afrique | 76% |
| Asie et Pacifique | 55% |
| États arabes | 39% |
| Amériques | 33% |
| Europe et Asie centrale | 7% |
Source: Estimations OIT.
L’Ouganda arrive donc en tête de cette hiérarchie de perception, devant le Mozambique et l’Afrique du Sud. Ces chiffres ne mesurent pas le taux d’informalité, mais l’intensité avec laquelle les acteurs du commerce et du travail perçoivent l’informalité comme un problème majeur. Ils révèlent un décalage: les pays les plus intégrés aux échanges ne sont pas nécessairement ceux qui se sentent le mieux outillés pour traiter l’informalité.
Le brief consacre une part importante aux barrières institutionnelles. Les acteurs de l’économie informelle sont directement touchés par les politiques commerciales, mais ils participent rarement à leur élaboration. Les entreprises exportatrices formelles ont, elles, davantage accès aux décideurs.
Le document note que les travailleurs informels et les micro, petites et moyennes entreprises sont souvent «sous le radar», soit pour éviter impôts et procédures administratives, soit parce que leurs activités sont perçues comme illégales. D’autres évitent les organisations formelles à cause de frais d’adhésion inabordables ou parce qu’ils estiment que ces organisations ne représentent pas leurs besoins.
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Le brief montre pourtant des ouvertures. Au Ghana, l’Union of Informal Workers Associations (UNIWA) est affiliée au Trades Union Congress (TUC Ghana) ; la Ghana Federation of Labour (GFL) a ratifié l’affiliation de la Ghana National Cocoa Farmers Association (GNCFA), qui inclut des agriculteurs informels ; la Ghana Employers Association (GEA) intègre des associations d’entreprises informelles.
Au Kenya, les syndicats Central Organization of Trade Unions (Kenya) et Tailors and Textiles Workers Union – Kenya représentent les travailleurs informels et négocient avec le gouvernement et les employeurs ; la Federation of Kenya Employers (FKE), qui exige une immatriculation formelle, passe par la Kenya National Chamber of Commerce and Industry (KNCCI), fortement représentative des Micro, Small and Medium-sized Enterprises (MSME), en français, micro, petites et moyennes entreprises (MPME) informelles.
En Afrique du Sud, le Congress of South African Trade Unions (COSATU) et la Federation of Unions of South Africa (FEDUSA) ne consultent pas systématiquement les associations de travailleurs informels sur les questions commerciales, mais beaucoup de leurs membres sont en emploi informel ; la Business Unity South Africa (BUSA) et la Black Business Council (BBC) représentent les MSME informelles dans le National Economic Development and Labour Council (NEDLAC).
En Ouganda, la National Organisation of Trade Unions (NOTU) et la Central Organisation Of Free Trade Unions (COFTU) s’associent à des organisations et coopératives de l’économie informelle, tandis que la Federation of Uganda Employers (FUE) soutient la formalisation et le développement des compétences, y compris pour les commerçants transfrontaliers informels et les coopératives du café.
Des représentants syndicaux en Afrique: au Ghana, l’Union of Informal Workers Associations (UNIWA) est affiliée au Trades Union Congress (TUC Ghana) ; la Ghana Federation of Labour (GFL) a ratifié l’affiliation de la Ghana National Cocoa Farmers Association (GNACOFA), qui inclut des agriculteurs informels ; la Ghana Employers Association (GEA) intègre des associations d’entreprises informelles. Au Kenya, COTU(K) et TTWU-K représentent les travailleurs informels et négocient en leur nom ; la Federation of Kenya Employers (FKE), qui exige une immatriculation formelle, passe par la Kenya National Chamber of Commerce and Industry (KNCCI), fortement représentative des micro, petites et moyennes entreprises (MSME) informelles. Des ouvertures qui restent toutefois limitées.
Le cas de la filière cacao
Le cas du cacao illustre les promesses et les limites. En Côte d’Ivoire et au Ghana, plus de 20% des travailleurs agricoles sont employés dans la filière cacao. Au Ghana, environ 680 000 des 800 000 planteurs de cacao estimés sont membres de la Ghana National Cocoa Farmers Association (GNACOFA), qui fournit des services financiers via sa coopérative d’épargne et de crédit, ainsi que des formations.
Son affiliation à la Ghana Federation of Labour (GFL) lui permet de plaider pour les prix bord champ. En Côte d’Ivoire, le Conseil du café-cacao fixe des prix minimums, mais les coopératives ne gèrent qu’environ 10% de la production, tandis que près de 80% passent par des intermédiaires. Certaines multinationales ont créé leurs propres réseaux coopératifs, avec des primes, mais l’OIT signale des inquiétudes sur la dépendance croissante des coopératives à ces firmes et l’affaiblissement des mouvements coopératifs nationaux.
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L’Afrique compte actuellement 15 accords commerciaux en vigueur, tant intra-régionaux qu’avec des partenaires externes. Le brief indique leur répartition selon le partenaire: 33% intra-régionaux, 33% avec l’Union européenne, 27% avec le Royaume-Uni et 7% avec les États-Unis. L’AfCFTA dispose de mécanismes institutionnels dédiés, notamment les Comités nationaux de mise en œuvre (NIC), présidés par les ministères compétents. Des représentants syndicaux siègent déjà dans les NIC de Namibie, du Kenya, du Ghana, du Rwanda et du Nigeria.
L’Organisation régionale africaine de la Confédération syndicale internationale (ITUC-Afrique) appelle à leur inclusion dans tous les États membres de la ZLECAf. En Ouganda, l’ONG SEATINI, qui soutient les MSME féminines, dont les commerçantes transfrontalières informelles, a rejoint le NIC en 2024.
Au Kenya, les mécanismes institués sous l’accord de partenariat économique UE–Kenya ont renforcé la coordination interministérielle et le dialogue social. Les syndicats kényans ont indiqué que leur implication systématique dans les discussions commerciales n’a commencé qu’après l’entrée en vigueur de l’accord, avec la désignation d’un point focal syndical invité au comité du ministère du Commerce sur le commerce et le travail.
L’OIT conclut sans détour. En Afrique, la plupart des travailleurs, y compris dans les activités liées au commerce, sont dans l’économie informelle. La libéralisation commerciale et l’intégration aux chaînes de valeur s’accompagnent souvent d’une montée de l’informalité, reflet de vulnérabilités structurelles. Soutenir les transitions vers la formalité reste essentiel, mais il est tout aussi important d’améliorer la participation des acteurs informels au dialogue social.
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Le document relève que «pour l’économie informelle, une participation significative au dialogue politique offre un moyen de façonner les opportunités créées par la libéralisation du commerce.» Pour les gouvernements, engager ceux qui constituent la main-d’œuvre dominante (commerçants transfrontaliers, petits producteurs) donne une base plus solide pour traiter les défis du marché du travail.
Le classement des sous-régions et des pays selon l’informalité n’est donc pas un simple palmarès. Il montre où se concentrent les angles morts des politiques commerciales et du dialogue social. L’Afrique centrale, de l’Ouest et de l’Est, avec des taux proches de 90%, l’Afrique australe, avec environ 39%, et l’Afrique du Nord, avec environ 63%, forment trois réalités distinctes.
Les pays qui s’illustrent par leurs initiatives, comme le Ghana, le Kenya, l’Afrique du Sud et l’Ouganda, ou par l’intensité de leurs défis, comme l’Ouganda, le Mozambique, l’Afrique du Sud et le Kenya, rappellent que les acteurs informels ne seront pas parties prenantes, les gains du commerce resteront largement hors de leur portée.
Les 11 pays à données disponibles sur les emplois liés au commerce
| Élément | Détail |
|---|---|
| Nombre de pays | 11 |
| Part de l’emploi africain représentée | 45% |
| Part des emplois liés au commerce qui sont informels | Plus des trois quarts |
| Pays concernés | Angola, Côte d’Ivoire, Cameroun, République démocratique du Congo, Égypte, Maroc, Nigeria, São Tomé-et-Principe, Sénégal, Tunisie, Afrique du Sud |
Source: OIT.




