La réflexion de la Banque africaine de développement sur la finance islamique s’inscrit dans une problématique centrale du rapport Perspectives économiques en Afrique 2026: la nécessité pour le continent de mobiliser davantage de financements domestiques afin de soutenir sa transformation économique. La BAD rappelle que les marchés financiers africains demeurent insuffisamment développés et fragmentés, ce qui limite la capacité des économies à canaliser l’épargne vers l’investissement productif.
Selon différentes institutions, «la finance islamique pourrait être définie comme étant des services financiers et opérations de financement principalement mis en œuvre pour se conformer aux principes de la Charia. Cette définition va au-delà de l’assimilation de la finance islamique aux financements «sans intérêt» car elle implique que la finance islamique vise une distribution égale et équitable des ressources ainsi qu’une équité dans la répartition des risques».
C’est dans ce contexte que la finance islamique apparaît comme un instrument encore sous-utilisé. Selon le rapport, les actifs mondiaux de la finance islamique représentaient environ 6.000 milliards de dollars en 2024, concentrés principalement dans la banque islamique, les sukuk – souvent assimilés à des obligations conformes à la charia – et les fonds d’investissement islamiques.
Pourtant, malgré la présence de plusieurs pays africains engagés dans le développement de ce secteur, le continent ne capte qu’une part limitée de cette industrie mondiale. La BAD souligne que les actifs bancaires islamiques en Afrique représentent moins de 10% des actifs bancaires totaux.
Ce constat révèle un décalage important entre le potentiel identifié et la réalité des marchés africains. Alors même que les besoins de financement des infrastructures, de l’énergie, de l’agriculture ou de l’adaptation climatique demeurent considérables, les instruments financiers susceptibles de mobiliser une épargne de long terme restent encore peu exploités.
La BAD ne réduit pas la finance islamique à sa dimension confessionnelle. Le rapport insiste au contraire sur sa capacité à élargir l’accès aux services financiers dans des segments de population qui restent en marge du système bancaire conventionnel.
Cette lecture revêt une importance particulière en Afrique, où plusieurs économies continuent d’afficher des niveaux élevés d’exclusion financière, notamment dans les zones rurales et auprès des petites entreprises. Selon la BAD, le développement de produits d’épargne, de crédit et de microfinance conformes aux principes de la finance islamique pourrait attirer dans le secteur formel des ménages et des PME qui évitent les mécanismes fondés sur les intérêts.
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L’enjeu dépasse donc le seul développement d’un segment bancaire spécialisé. Il touche directement à la capacité des États africains à élargir leur base d’épargne nationale. Une intégration plus importante de ces populations dans le système financier contribuerait à accroître les dépôts, à renforcer la mobilisation des ressources domestiques et à améliorer l’intermédiation financière.
Cette question devient d’autant plus stratégique que le rapport de la BAD souligne la nécessité de trouver des relais de financement moins dépendants des flux extérieurs, dans un contexte marqué par la diminution de certaines sources traditionnelles de financement du développement.
Un instrument adapté aux investissements de long terme
L’intérêt croissant accordé à la finance islamique s’explique également par la nature même de ses mécanismes financiers.
La BAD estime que les caractéristiques de partage des risques et l’adossement des financements à des actifs réels rendent ces instruments particulièrement adaptés au financement des grands projets de développement.
Cette spécificité prend une résonance particulière en Afrique. Le continent fait face à des besoins massifs dans les infrastructures de transport, d’énergie, d’eau ou encore dans les équipements urbains. Les besoins liés à la transition climatique viennent s’ajouter à ces impératifs de développement.
Or, les financements de long terme demeurent insuffisants dans de nombreux pays. Les systèmes bancaires restent souvent orientés vers des horizons de financement relativement courts, tandis que les marchés de capitaux n’ont pas encore atteint une profondeur suffisante pour répondre à l’ensemble des besoins.
La finance islamique offre ainsi une voie complémentaire susceptible de contribuer à combler une partie de cet écart. La BAD considère notamment qu’elle peut soutenir le financement des projets liés au climat et aux infrastructures, deux domaines identifiés comme prioritaires pour la croissance future du continent.
Si le continent reste encore loin des grands centres mondiaux de la finance islamique, plusieurs pays africains ont engagé des réformes visant à intégrer ces instruments dans leurs systèmes financiers.
Le rapport cite notamment la Côte d’Ivoire, le Maroc, le Nigeria et le Sénégal parmi les pays ayant mis en place des cadres législatifs et réglementaires destinés à opérationnaliser la finance conforme à la charia au sein de leurs marchés financiers.
Cette évolution témoigne d’une volonté croissante d’élargir la palette des outils de financement disponibles. Elle reflète également une stratégie plus large visant à attirer de nouveaux investisseurs et à diversifier les sources de capitaux.
Le cas du Maroc illustre cette dynamique. La présence du Royaume parmi les pays mentionnés par la BAD confirme son positionnement parmi les économies africaines qui ont choisi d’intégrer progressivement la finance participative dans leur paysage financier. Cette orientation s’inscrit dans une logique de diversification des instruments de financement plutôt que dans une substitution au système conventionnel.
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Malgré ces avancées, la BAD identifie plusieurs obstacles qui limitent encore l’expansion du secteur.
Le rapport estime que le développement de la finance islamique nécessite de répondre à des perceptions parfois réductrices, en particulier auprès des publics non musulmans.
L’institution considère que le débat doit être recentré sur la valeur économique et fonctionnelle de ces instruments plutôt que sur leur seule dimension religieuse. Selon la BAD, la finance islamique doit être présentée comme un modèle financier inclusif, encadré par des règles réglementaires précises et susceptible d’apporter des solutions à une large variété d’investisseurs.
Cette approche constitue un enjeu majeur pour son expansion future. Tant que le secteur sera perçu comme un marché de niche réservé à certaines catégories de clientèle, sa capacité à contribuer à l’approfondissement financier du continent restera limitée.
Une dynamique soutenue par les institutions internationales
L’environnement international évolue néanmoins dans un sens favorable à une plus grande intégration de la finance islamique dans les mécanismes de financement du développement.
La BAD souligne qu’en octobre 2025, la Société financière internationale (IFC) a annoncé sa première opération de financement islamique en Afrique subsaharienne avec la Banque islamique du Sénégal.
Cette initiative s’inscrit dans un partenariat plus large entre le Groupe de la Banque mondiale et la Banque islamique de développement visant à mobiliser jusqu’à 6 milliards de dollars d’ici 2026 pour soutenir l’inclusion financière à travers la finance islamique.
Parallèlement, la BAD et le Groupe de coordination arabe ont organisé en 2026 un forum de concertation destiné à renforcer leur coopération autour de nouveaux mécanismes de mobilisation du capital. Les deux institutions ont affiché leur volonté de promouvoir des approches innovantes de financement et de partage des risques afin de soutenir le financement du développement à grande échelle.
Au-delà du seul secteur islamique, la lecture proposée par la BAD renvoie à une question plus fondamentale : celle de la souveraineté financière du continent.
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Le rapport rappelle que l’Afrique dispose encore d’importantes ressources domestiques insuffisamment mobilisées et que la profondeur limitée de ses systèmes financiers réduit sa capacité à financer sa propre transformation économique.
Dans cette perspective, la finance islamique n’apparaît pas comme une solution unique, mais comme l’un des leviers susceptibles de renforcer l’écosystème financier africain. Son intérêt réside précisément dans sa capacité à compléter les instruments existants, à élargir la base des investisseurs et à orienter davantage de capitaux vers les besoins de long terme.
Le diagnostic de la BAD est clair: le potentiel existe, les cadres réglementaires progressent et l’intérêt des institutions internationales se renforce. Pourtant, tant que la finance islamique représentera moins de 10% des actifs bancaires dans les pays africains, son influence sur la profondeur financière du continent restera limitée.
