Libreville, mai 2026. Dans le ballet silencieux des capitaux qui redessinent l’Afrique économique, un mouvement vient de s’opérer, aussi discret que lourd de sens. Le 20 mai, au Palais Rénovation, une poignée de main entre Anas Sefrioui, PDG de Ciments de l’Afrique (CIMAF), et le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema a scellé bien plus qu’un investissement de 40 millions d’euros.
Elle cristallise une rencontre de trajectoires: celle d’un groupe marocain aux ambitions continentales et celle d’un État d’Afrique centrale qui, depuis la transition d’août 2023, tente de transformer une page politique en chapitre industriel.
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Le Gabon se démarque ainsi non par un simple projet, mais par une alchimie entre vision entrepreneuriale, souveraineté assumée et relance infrastructurelle.
Pour comprendre l’importance du moment, il faut partir du Maroc, où, deux jours plus tôt, la presse annonçait la cession de la dernière cimenterie française de CIMAF. Le groupe d’Anas Sefrioui tourne progressivement la page européenne, pour se concentrer sur les marchés africains.
La logique est économique: un marché européen mature, coûteux, aux marges comprimées, opposé à des économies africaines où les besoins en matériaux de construction restent considérables.
Un recentrage qui n’est pas un repli. Il est le symptôme d’une tectonique plus vaste où des champions marocains transforment le continent en principal levier de croissance.
Le Gabon cristallise cette philosophie. Le groupe y dispose déjà de l’usine d’Owendo. Il ne s’agit pas d’ouvrir, mais de densifier. Une troisième ligne de production.
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L’annonce, supérieure à 40 millions d’euros raconte une histoire d’un industriel qui ne parie pas sur un pays, mais sur la robustesse d’une demande incarnée par des routes, des logements, des ports.
Approfondir son ancrage gabonais. La formule peut sembler convenue. Elle cache une conviction: le ciment est le pouls de l’urbanisation, et en Afrique centrale, ce pouls s’accélère.
L’originalité du cas gabonais émerge dans l’épaisseur politique de l’opération. En décembre 2025, l’État gabonais a obtenu une participation de 10% dans le capital de la filiale gabonaise de CIMAF. Selon la presse gabonaise, le jeudi dernier 21 mai 2026, le chef de l’État, Brice Clotaire Oligui Nguema, a formellement notifié aux dirigeants de la société marocaine CIMAF l’intention de Libreville d’acquérir une participation à hauteur de 20% dans le capital de sa filiale locale. Information qui n’est pas un détail contractuel, mais un acte de gouvernance.
Depuis août 2023, le gouvernement multiplie les investissements publics et, ce faisant, se dote d’un levier: faire de chaque grand projet une copropriété nationale.
Il est question d’élargir l’actionnariat de ses productions clés, assurant un co-pilotage national. Le mot est lâché: co-pilotage. Ni nationalisation rampante, ni capitulation libérale, mais une troisième voie où l’État s’assoit à la table du capital pour peser sur les choix, les prix, les volumes.
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Ce 20% est une carte à jouer dans la maîtrise de la chaîne de valeur. Le projet prévoit d’agrandir la clinkerie, ce maillon trop souvent importé qui rend les économies vulnérables aux devises et aux ruptures d’approvisionnement.
En renforçant la production locale de clinker, CIMAF et l’État gabonais visent une double cible: réduire la dépendance aux importations et se prémunir contre les cycles de la commande publique.
C’est une réponse directe au trou d’air de 2025, quand la production locale de ciment a chuté de 12,8%, victime de la finalisation de plusieurs infrastructures majeures et du ralentissement temporaire de certains chantiers routiers. La souveraineté, ici, n’est pas un slogan. C’est un stock de clinker et une minorité de blocage.
Derrière les chiffres de production, il y a les corps. Le projet promet 1.900 emplois. La ventilation est instructive: 1.400 emplois directs durant la phase de construction, 500 emplois permanents pour l’exploitation. Une distinction qui raconte à elle seule le tempo économique du Gabon post-2023. Une masse de travailleurs mobilisée pour bâtir l’outil, puis une ossature stabilisée pour le faire vivre.
Dans un pays où la consommation de ciment oscille entre 600.000 et 900.000 tonnes par an, au gré de l’avancement des projets routiers et immobiliers, cette injection d’emplois permanents est un amortisseur social. Elle ancre les populations locales dans une chaîne industrielle, là où les grands chantiers ne créent souvent que des cohortes temporaires.
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Le contexte politico-économique éclaire cette promesse. Depuis la transition d’août 2023, le gouvernement a mis l’accélérateur sur les infrastructures, créant une «pression croissante sur l’offre locale en matériaux de construction». Mais la production n’a pas suivi, d’où la chute de 2025.
L’extension de CIMAF arrive donc à point nommé pour redynamiser l’offre et anticiper la reprise. On peut lire la volonté de ne pas laisser l’ambition infrastructurelle se fracasser sur un mur d’importations coûteuses. Les 500 emplois permanents sont le visage humain de cette anticipation.
Un révélateur des recompositions Maroc-Afrique
Enfin, le cas gabonais est un prisme pour lire le repositionnement marocain. Cette opération marque une nouvelle étape dans la stratégie continentale du groupe. Le Maroc, via ses groupes privés, devient un acteur de l’industrialisation africaine par la base: le ciment, matériau de première nécessité pour l’urbanisation galopante du continent.
CIMAF ne vend pas un produit fini sophistiqué mais fournit l’ossature des villes et des ponts. Cette implantation en Afrique centrale, zone historiquement moins couverte par les investissements marocains que l’Afrique de l’Ouest, élargit la géographie d’influence. Le Gabon, pays pétrolier en quête de diversification, offre un terrain de test pour un modèle de développement qui mêle capitaux privés, soutien public et intégration verticale.
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Ce qui se joue à Owendo dépasse le béton. Un groupe qui tourne le dos à l’Europe pour miser sur l’Afrique, un État qui exige une part du capital pour rester maître du jeu, une transition politique qui tente de se muer en envolée d’infrastructures, et une population qui attend des routes, des toits et un emploi stable: voilà la conjonction qui fait du Gabon de mai 2026 un cas d’école.
En quittant la France pour l’Afrique, Anas Sefrioui n’a pas seulement suivi un calcul de marge. Il mise sur des États qui, comme le Gabon, veulent troquer leur statut de consommateurs contre celui d’actionnaires de leur propre construction.
La participation au capital de l’État gabonais, en ce sens, est un signal aussi puissant que le montant de l’investissement. Elle dit que l’ère où les multinationales opéraient en terrain concédé s’achève. Et qu’en matière de ciment, la souveraineté commence par une usine dont on détient un morceau du capital.
