Le Kenya poursuit l’extension de son système électronique de passation des marchés publics à l’ensemble des 47 comtés du pays, dans le cadre des efforts visant à renforcer le contrôle des dépenses publiques et à améliorer la transparence dans la gestion des fonds publics.
Derrière le déploiement de la plateforme «e-GP» se joue une bataille plus profonde: celle du contrôle des dépenses publiques et de la transparence dans la gestion des fonds publics. Le Trésor kényan a annoncé, récemment dans un communiqué, l’accélération de ce déploiement, censé «assurer un meilleur suivi des ressources publiques au moment de la passation des marchés et de l’exécution des contrats».
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L’argument budgétaire est impressionnant. Selon les estimations officielles, la numérisation des procédures pourrait permettre au gouvernement d’économiser jusqu’à 85,9 milliards de shillings kényans par an, soit environ 657 millions de dollars et près de 0,9% du produit intérieur brut. Rapporté aux 217,45 milliards de shillings de contrats publics attribués et déclarés durant l’exercice 2024-2025, le gain potentiel n’a rien d’anecdotique. Il représente un gisement d’efficacité budgétaire considérable, dans un pays où les dépenses d’infrastructures, de santé, d’éducation et de services publics pèsent lourdement sur les finances nationales et décentralisées.
L’enjeu est moins technologique que structurel. Le système e-GP, mis en place par le Trésor national en 2025, doit être intégré d’ici fin septembre 2026 au Système intégré d’information sur la gestion financière (IFMIS), principale plateforme numérique du pays dédiée à la gestion des finances publiques. Une interconnexion qui conditionne la fiabilité des contrôles de conformité et des opérations de vérification, tout en créant une chaîne de traçabilité de bout en bout, de l’appel d’offres au paiement final.
Un calendrier serré qui traduit une prise de conscience: sans interopérabilité des systèmes, la dématérialisation reste un outil fragmenté, incapable de détecter les doubles emplois, les surfacturations ou les retards d’exécution. Or, dans un État décentralisé comme le Kenya, la fragmentation est précisément le risque majeur. Les comtés disposent d’une autonomie budgétaire réelle, mais leurs capacités de gestion varient fortement. Étendre e-GP aux 47 comtés revient donc à poser une règle du jeu commune, opposable à tous les ordres de gouvernement.
Condition sine qua non
Toutefois, les 657 millions de dollars d’économies annuelles ne doivent pas être lus comme une rente acquise. La numérisation ne crée pas de la valeur par enchantement ; elle ne tient ses promesses que si les utilisateurs s’approprient l’outil, si les données saisies sont exactes et si les contrôles automatisés sont effectivement activés. Le gain attendu de 0,9% du PIB est donc conditionnel. Il dépend de la qualité de l’intégration avec l’IFMIS, de la formation des agents publics et, surtout, d’une volonté politique constante de ne pas contourner la plateforme.
Sur le plan macro-budgétaire, ce montant n’est pas neutre. Dans un contexte de tensions sur les finances publiques, dégager près de 0,9% du PIB d’économies chaque année, sans hausse d’impôt ni coupe brutale dans les services, constitue un levier précieux. Des ressources qui pourraient être redéployées vers l’investissement productif ou la réduction du déficit. Mais l’inverse est vrai aussi: si les contrôles restent théoriques, la réforme se réduira à une formalité numérique, sans impact réel sur la qualité de la dépense.
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L’autre dimension, plus humaine, tient à la confiance. Chaque marché public non maîtrisé, c’est un centre de santé moins équipé, une route moins entretenue, une école sans matériel. En renforçant la traçabilité des transactions, e-GP s’attaque non pas à la corruption par incantation, mais à ses conditions matérielles: l’opacité des procédures, la discrétion des agents, la difficulté de croiser les données. Le dispositif devrait d’ailleurs être interconnecté avec d’autres plateformes gouvernementales pour faciliter les contrôles de conformité et les vérifications indépendantes.
Reste une inconnue de taille: la capacité des comtés à suivre le rythme. L’intégration complète prévue fin septembre 2026 exigera une conduite du changement rigoureuse, sous peine de créer un système à deux vitesses entre les entités les mieux outillées et les autres. C’est dire que le Kenya joue ici plus qu’une modernisation administrative. Il teste la crédibilité de son architecture de finances publiques. Si la promesse des 657 millions de dollars se confirme, la dématérialisation des marchés publics deviendra un cas d’école pour toute la région.
