Casinos et paris en ligne: avec 77% des du chiffre d’affaires, l’informel reste maître des jeux

Le pari sportif, un phénomène social devenu un fléau en Afrique

Le 19/08/2026 à 08h47

Le marché africain des paris sportifs et des casinos en ligne a généré 23 milliards de dollars de chiffre d’affaires brut en 2025, en hausse de 15%. Une expansion qui révèle un déséquilibre économique majeur avec 77% du marché qui relèvent du secteur non réglementé. Pour les États, l’enjeu est de parvenir à convertir une demande numérique déjà considérable en activités formelles, en recettes fiscales et en développement d’entreprises locales.

Le jeu d’argent en ligne n’est plus une activité économique marginale en Afrique. Selon le rapport de Gaming Compliance International (GCI), le chiffre d’affaires brut des jeux, ou GGR, qui couvre ici les paris sportifs et les casinos en ligne, poker compris, est passé de 20 milliards de dollars en 2024 à 23 milliards en 2025. La progression atteint ainsi 15% en une année. Parallèlement, la population ayant interagi avec le marché est passée de 198 millions à 215 millions de personnes, soit de 13% à 14% de la population africaine.

La croissance ne signifie toutefois pas que les circuits réglementés captent proportionnellement toute la valeur supplémentaire. Leur GGR (Gross Gaming Revenue) ou ou revenu brut des jeux est certes passé de 4,4 milliards à 5,2 milliards de dollars, soit une progression d’environ 18%, tandis que le non-réglementé augmentait de 15,6 milliards à 17,8 milliards, soit environ 14%. La part réglementée n’a ainsi gagné qu’un point, de 22% à 23%.

Autrement dit, malgré une progression légèrement plus rapide du segment légal, plus des trois quarts de la valeur économique du marché continuent d’échapper au périmètre réglementé.

Le rapport précise en outre avoir identifié 4.129 opérateurs non réglementés en Afrique en 2025, contre 3.644 un an auparavant. Leur nombre a donc augmenté de plus de 13%. Plus significatif encore, l’exposition du public aux jeux et contenus associés non réglementés atteint 89%, contre seulement 11% pour le secteur réglementé. Le rapport présente cet indicateur d’exposition comme un signal précoce permettant d’anticiper l’évolution possible de la répartition future du revenu brut des jeux.

Le problème économique apparaît dès lors clairement: l’offre informelle ou non autorisée ne constitue pas une périphérie du marché africain. Elle en représente la composante dominante.

La géographie du secteur accentue encore les contrastes. L’Afrique de l’Ouest constitue de très loin le premier marché régional avec 10,3 milliards de dollars de GGR en 2025, soit près de 45% du total continental. Sur ce montant, 2,9 milliards seulement sont réglementés, contre 7,4 milliards pour le segment non réglementé. La part formelle atteint ainsi 28%.

L’Afrique du Nord occupe la deuxième position avec 4,8 milliards de dollars. Sa structure présente toutefois une particularité: avec 1,5 milliard de dollars réglementés et 3,3 milliards non réglementés, elle affiche une part réglementée de 31%, la plus élevée des cinq régions recensées par GCI en 2025.

L’Afrique australe représente pour sa part un marché de 4 milliards de dollars, dont 603 millions seulement sont réglementés. L’Afrique de l’Est atteint 2,8 milliards, mais avec à peine 9 millions de dollars classés comme réglementés, soit 0,3% du marché régional. L’Afrique centrale ferme la marche avec environ 1,1 milliard de dollars, dont 246 millions réglementés.

Ces écarts montrent que l’enjeu africain ne peut être traité comme un marché homogène. Les différences entre régions ne portent pas uniquement sur la taille de la demande, mais sur la capacité des systèmes nationaux à l’intégrer dans un circuit économique supervisé.

La situation nord-africaine l’illustre particulièrement. Le rapport ne fournit pas de ventilation du GGR par pays permettant d’isoler précisément le poids du Maroc, de l’Égypte, de l’Algérie, de la Tunisie ou de la Libye. Il n’est donc pas possible, à partir du seul document, de chiffrer la taille du marché marocain ni sa contribution aux 4,8 milliards de dollars générés par l’Afrique du Nord. La prudence s’impose d’autant plus que les données régionales agrègent des environnements juridiques nationaux très différents.

La réglementation devient une question de compétitivité

Le principal apport économique du rapport réside précisément dans ce déplacement du débat. Pour GCI, réglementer ne consiste pas seulement à délivrer des licences. Le véritable indicateur de performance est la capacité du dispositif à orienter durablement les consommateurs vers les opérateurs réglementés.

Le rapport identifie quatre variables susceptibles de modifier cet arbitrage notamment la fiscalité appliquée aux joueurs, celle imposée aux opérateurs, le coût et l’organisation des paiements, ainsi que la disponibilité des produits. Une fiscalité excessive pesant directement sur les consommateurs peut, selon GCI, les pousser vers des plateformes non réglementées où ces prélèvements n’existent pas. Une charge trop élevée sur les opérateurs réduit, elle, leur capacité à rivaliser sur les prix, les cotes, les bonus et l’expérience utilisateur.

Le mécanisme est économique avant d’être juridique car lorsque le coût de conformité augmente sans que l’accès aux plateformes non réglementées soit effectivement réduit, l’opérateur légal supporte une structure de coûts que son concurrent informel peut éviter. Le dispositif destiné à formaliser le marché risque alors, s’il est mal calibré, de créer un différentiel de compétitivité favorable au secteur qu’il cherche précisément à réduire.

Les paiements constituent un autre maillon sensible. Le rapport considère que des frais excessifs ou des structures monopolistiques augmentent les coûts de transaction et peuvent agir comme une «taxe cachée» sur la participation réglementée.

En outre, les restrictions portant sur certains produits, les limites de mises jugées irréalistes ou les plafonds de gains peuvent produire un effet comparable en déplaçant la demande plutôt qu’en la supprimant. L’équation proposée par GCI est donc délicate avec la réglementation doit protéger sans rendre l’offre légale économiquement moins attractive que son équivalent non réglementé.

Une formalisation encore très inégale

La faiblesse des dispositifs apparaît dans les évaluations réalisées par GCI. Le score moyen du continent n’atteint que 10 sur 100 en 2025, contre 9 sur 100 en 2024. L’Afrique australe obtient la meilleure moyenne régionale avec 16 sur 100, devant l’Afrique de l’Est à 11, l’Afrique de l’Ouest à 10 et l’Afrique centrale à 8. L’Afrique du Nord obtient un score moyen nul sur les deux exercices.

Le rapport distingue cependant plusieurs trajectoires nationales. Le Ghana, noté 38 sur 100 en 2025, dispose de paris sportifs et casinos légaux et agréés, avec une réglementation qualifiée de stable et transparente et sans taxe supportée par les clients. Le Nigeria obtient 32 sur 100: l’application de la réglementation y est considérée comme solide, mais fragmentée. La Tanzanie atteint 27 sur 100, devant le Kenya à 26, le Bénin à 19 et la Zambie à 8.

Ces différences suggèrent que la bataille économique ne se joue pas simplement entre autorisation et interdiction. Elle dépend de la qualité du cadre, de sa lisibilité et de son application effective. Un marché juridiquement réglementé peut conserver une forte économie parallèle si les opérateurs non autorisés demeurent accessibles ou si l’offre formelle perd en compétitivité.

Pour les gouvernements africains, les 17,8 milliards de dollars de GGR non réglementé ne peuvent pas être assimilés directement à une perte fiscale du même montant. Le rapport ne chiffre d’ailleurs ni les recettes fiscales effectivement générées par le secteur réglementé ni le manque à gagner fiscal associé au secteur non réglementé. Toute estimation précise sur ce point dépasserait donc les informations disponibles dans le document.

L’enjeu est néanmoins plus large que l’impôt. GCI relie la formalisation du marché à la création d’entreprises locales, à l’emploi, aux investissements et aux chaînes d’approvisionnement. Un marché réglementé doit également générer des recettes publiques durables et renforcer la protection des consommateurs. À l’inverse, lorsque l’activité bascule vers le non-réglementé, le rapport associe ce mouvement à une baisse des recettes fiscales, à un affaiblissement des mécanismes de protection et à une augmentation du risque de participation criminelle.

La question devient donc celle de la localisation de la valeur avec une activité numérique qui peut croître rapidement sur un territoire sans que l’État ni l’écosystème entrepreneurial local en captent proportionnellement les bénéfices. Avec 77% du GGR hors du secteur réglementé, le marché africain illustre précisément ce décalage entre croissance de l’usage numérique et formalisation économique.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 19/08/2026 à 08h47