Commerce, dette, minerais, défense... les pays africains qui redessinent la rivalité Chine/États-Unis

Les drapeaux des États-Unis et de la Chine flottant sur une autoroute de Pékin le 13 mai 2026, à la veille de la visite du président américain Donald Trump. AFP or licensors

Le 14/08/2026 à 08h43

De la RDC au Sénégal, de la Zambie à Djibouti, un récent rapport du Congrès américain montre une Afrique devenue terrain d’affrontement stratégique: la Chine avance, les États-Unis tentent de répondre, et certains pays africains jouent leur propre partition.

Le Congressional Research Service (CRS), organe non partisan de recherche du Congrès des États-Unis, qui opère exclusivement à la demande des commissions et sous leur direction, vient de publier un rapport intitulé «China-Sub-Saharan Africa Ties and U.S. Policy».

Le document décrit une Afrique subsaharienne devenue, depuis le début des années 2000, un champ d’expansion économique, diplomatique, technologique et militaire pour Pékin, et une zone d’inquiétude stratégique pour Washington. En 2025, le commerce sino-africain représentait quatre fois celui entre les États-Unis et l’Afrique. Derrière cette moyenne, plusieurs pays se démarquent nettement.

La RDC, minerais contre infrastructures

La République démocratique du Congo est sans doute le cas le plus marquant. Selon le rapport, la RDC a fourni 76% de la production mondiale de cobalt en 2024, détient 55% des réserves mondiales de cobalt et possède du lithium et des terres rares.

Les entreprises chinoises, notamment CMOC (anciennement China Molybdenum Company), contrôlent plusieurs des plus grandes mines de cuivre-cobalt du pays. L’accord «minerais contre infrastructures» SICOMINES, signé à la fin des années 2000, reste en vigueur. La RDC est aussi devenue le deuxième producteur mondial de cuivre en 2025.

Les pays qui se démarquent

Pays ou groupe de paysDonnées clés du rapportPrincipaux enjeux
RDC76% de la production mondiale de cobalt en 2024, 55% des réserves mondiales de cobalt, 2e producteur mondial de cuivre en 2025 ; lithium et terres rares ; accords SICOMINES et de mars 2026 ; CMOC, ZijinContrôle chinois des minerais critiques, rivalité directe avec les projets américains
Afrique du Sud1er partenaire commercial de la Chine en Afrique (53,6 milliards de dollars en 2025, contre 22,7 milliards de dollars en 2025 avec les États-Unis) ; membre des BRICS+ ; exercice naval Will for Peace 2026 ; projet chinois de station lunaire et accords ArtemisPosition d’allié ambigu entre Pékin et Washington, double appartenance spatiale et militaire
Djibouti1ère base militaire chinoise à l’étranger, établie en 2017, à proximité immédiate de Camp Lemonnier, seule base permanente américaine en AfriqueTension militaire directe, enjeu de présence stratégique
Zambie et TanzanieRéhabilitation de la ligne TAZARA pour 1,4 milliards de dollars sur 30 ans, modèle «build-operate-transfer»; Zambie autorise des taxes minières en RMB; Tanzanie figure parmi les sites possibles de base chinoiseInfrastructures sous contrôle chinois, dédollarisation partielle, projection militaire
Angola, Éthiopie, Kenya, NigeriaParmi les principaux emprunteurs; Éthiopie et Kenya ont converti des dettes en yuan; tous figurent parmi les sites possibles de base ou de facilité chinoiseEndettement bilatéral, monnaie, sécurité maritime et terrestre
Sénégal et ÉgypteParticipent à un projet chinois de future station lunaire habitéeCoopération spatiale stratégique, influence technologique
Namibie, Éthiopie, Égypte, TunisieAccueillent des stations au sol construites par Pékin pour le suivi satellitaire et la collecte de donnéesSurveillance spatiale, dépendance technologique
Gabon, Angola, Guinée équatoriale, Mozambique, Namibie, Nigeria, Seychelles, TanzanieCités comme sites possibles de bases ou de facilités chinoises ; le Gabon a discuté d’une possible base de l’Armée populaire de libération après le coup d’État de 2023Expansion de la présence militaire chinoise en Afrique de l’Ouest et australe
ZimbabweL’interdiction d’exporter des minerais bruts pousse des entreprises chinoises à investir dans la transformation locale du lithiumValorisation locale, transformation des chaînes de valeur
EswatiniSeul pays africain à reconnaître Taïwan; exclu du FOCAC et des avantages tarifaires chinoisFracture diplomatique Pékin-Taïwan
MarocSignataire des accords Artemis; n’apparaît pas dans les coopérations spatiales avec PékinPosition spatiale tournée vers Washington selon le rapport

Source: Congressional Research Service (CRS).

Le rapport note que la montée en puissance du géant minier CMOC a fait chuter les cours mondiaux du cobalt, poussant le gouvernement congolais à imposer des contrôles d’exportation en 2025. En mars 2026, Kinshasa et Pékin ont signé un accord de coopération minière sur le partage de données géologiques et l’investissement. Parallèlement, Zijin Mining Group prévoit qu’une nouvelle mine de lithium en RDC pourrait représenter 5% de l’offre mondiale.

Pendant ce temps, la société américaine Kobold tente de racheter des droits sur un permis de lithium voisin. La RDC incarne ainsi le chevauchement entre extraction minière, rivalité technologique et diplomatie des minerais critiques.

Selon le rapport, l’Afrique du Sud est le premier partenaire commercial de la Chine en Afrique subsaharienne, avec 53,6 milliards de dollars d’échanges en 2025, loin devant les 22,7 milliards de dollars avec les États-Unis. Le pays est membre des BRICS+ et a accueilli en 2026 l’exercice naval Will for Peace, coordonné par la Chine avec la participation de la Russie, des Émirats arabes unis et de l’Iran.

Le rapport précise que la marine iranienne a participé contre l’avis du président président Cyril Ramaphosa de ne pas se joindre aux manœuvres, suscitant des critiques américaines. L’Afrique du Sud a également rejoint un projet chinois de future station lunaire habitée, tout en étant signataire des accords Artemis portés par Washington. Une double appartenance qui illustre la position délicate de Pretoria, et qui en fait un allié ambigu selon le CRS.

Bien qu’il ne soit pas un pays de la zone objet du rapport, le Maroc est cité parmi les signataires des accords Artemis. Contrairement à l’Égypte, à l’Afrique du Sud ou au Sénégal, engagés dans un projet chinois de station lunaire, Rabat n’apparaît pas dans les coopérations spatiales avec Pékin.

Djibouti et la question des bases militaires

Djibouti occupe une place stratégique unique. La Chine y a établi en 2017 sa première base militaire à l’étranger, à proximité immédiate de Camp Lemonnier, seule base permanente des États-Unis en Afrique. Le rapport souligne que Washington considère qu’une éventuelle base chinoise en Afrique de l’Ouest représenterait une «menace directe pour le territoire américain».

Le Gabon, pays d’Afrique centrale ayant connu un coup d’État militaire en 2023, a engagé des discussions avec Pékin sur l’éventuelle implantation d’une base de l’Armée populaire de libération (APL).

Selon le rapport du CRS, le Département de la Défense américain a indiqué en 2025 que des responsables chinois et gabonais avaient évoqué un tel projet. En 2024, avant les élections de 2025 qui ont permis la levée des restrictions américaines liées au coup d’État, des responsables américains auraient discuté d’un éventuel programme de sécurité destiné à l’armée gabonaise, en partie pour éviter la création d’une base chinoise au Gabon.

Le commandant de l’AFRICOM a estimé en 2026 que la capacité de l’APL à opérer depuis une base à double usage sur la côte ouest de l’Afrique compliquerait considérablement la posture américaine de sécurité et constituerait une menace directe pour le territoire américain. Selon le CRS, la Chine a probablement envisagé l’Angola, la Guinée équatoriale, le Kenya, le Mozambique, la Namibie, le Nigeria, les Seychelles et la Tanzanie comme sites possibles.

Les ports à double usage se multiplient: 40 des 129 projets portuaires recensés par le Council on Foreign Relations sont en Afrique, dont 70% présentent un potentiel civilo-militaire. La Tanzanie et la Zambie se distinguent par la réhabilitation de la ligne ferroviaire Tazara dans le cadre d’un accord de 1,4 milliard de dollars sur 30 ans en 2025, un modèle «build-operate-transfer» qui permet aux entreprises chinoises de contrôler l’infrastructure avant transfert.

Zambie, Angola et Éthiopie

Le rapport documente 1.286 prêts chinois à des pays africains entre 2.000 et 2024, pour 172 milliards de dollars. Les principaux emprunteurs sont l’Angola, l’Éthiopie, le Kenya, la Zambie et le Nigeria.

La Chine est devenue le premier créancier bilatéral de l’Afrique, avec 77,6 milliards de dollars de dette publique extérieure due par les gouvernements africains en 2024. Après un pic de 27,1 milliards de dollars en 2016, les prêts chinois ont fortement diminué, faisant de la Chine un collecteur net de dettes en Afrique.

La Zambie autorise désormais le paiement de certaines taxes minières en renminbi, en partie pour assurer le service de sa dette envers les créanciers publics chinois. Le Kenya et l’Éthiopie ont converti de manière rétroactive des dettes libellées en dollars vers le yuan. Pékin a coprésidé les comités de créanciers pour la Zambie, l’Éthiopie et le Ghana dans le cadre commun du G20, mais les progrès restent lents, selon le rapport.

Selon le CRS, Huawei et ZTE dominent une large part du marché africain des télécommunications, de la 5G aux câbles sous-marins en passant par les centres de données. Plusieurs pays ont mis en œuvre des projets de «villes intelligentes» ou de «villes sûres» avec du matériel chinois. En intelligence artificielle, les modèles chinois comme DeepSeek concurrencent directement Microsoft en Afrique en raison de coûts et de besoins énergétiques plus faibles.

En juillet 2026, dix pays africains ont rejoint l’Organisation mondiale de coopération en intelligence artificielle dirigée par la Chine. Dans le domaine spatial, l’Égypte, l’Afrique du Sud et le Sénégal participent à un projet chinois de future station lunaire habitée. La Namibie, l’Éthiopie, l’Égypte et la Tunisie accueillent des stations au sol construites par Pékin.

Pour le CRS, les opinions africaines restent majoritairement favorables à la Chine. Une analyse Afrobarometer de 2024-2025 portant sur 38 pays indique que 62% des répondants voient la Chine comme une influence économique et politique positive, contre 56% pour les organisations régionales africaines et 52% pour les États-Unis.

Une enquête Pew de juillet 2026 montre des taux d’opinion positive de 78% au Nigeria, 76% au Kenya, 64% au Ghana et 52% en Afrique du Sud. Un soutien qui n’exclut pas des critiques: pollution, déplacements de populations, faible qualité de certains projets, opacité des contrats et corruption sont cités par une partie des élites africaines interrogées.

Le rapport relève aussi que des gouvernements africains ne veulent pas choisir entre Washington et Pékin, certains dénonçant les pressions à l’alignement. D’autres imposent des interdictions d’exportation de minerais bruts pour capter plus de valeur ajoutée, ce qui pousse les entreprises chinoises à investir dans la transformation locale, comme au Zimbabwe pour le lithium.

Face à cette expansion, la réponse américaine est ambivalente. Le rapport cite le sénateur Ted Cruz, pour qui la domination chinoise sur les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques «sape la souveraineté des nations africaines et les intérêts stratégiques des États-Unis».

Le commandant de l’AFRICOM a déclaré que, «sans contrôle, les efforts de la Chine pourraient remodeler le paysage de l’information en Afrique» et amener les pays africains à subordonner leurs intérêts économiques et sécuritaires à ceux de Pékin.

La sénatrice Jeanne Shaheen estime que les États-Unis ne sont «en compétition ni militairement ni diplomatiquement en Afrique, et maintenant plus sur le front de l’aide étrangère».

L’administration Trump, elle, affirme vouloir «réformer les outils commerciaux et financiers américains pour mieux concurrencer la rapidité et la tolérance au risque du modèle chinois», selon Troy Fitrell, alors haut responsable du Bureau des affaires africaines.

Le CRS note que la suppression de l’USAID, la fermeture des services africains de Voice of America et les restrictions d’entrée aux États-Unis pour de nombreux pays africains pourraient profiter à Pékin.

En revanche, le corridor ferroviaire de Lobito, reliant la RDC à l’Angola, et le Partenariat stratégique États-Unis/RDC de 2025 visent à sécuriser l’accès américain aux minerais critiques.

Eswatini, dernier pays africain à reconnaître Taïwan, reste exclu du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) et des avantages tarifaires chinois, symbole d’une ligne de fracture diplomatique qui traverse encore le continent.

Par Modeste Kouamé
Le 14/08/2026 à 08h43